Michel HAJJI GEORGIOU
14/06/2007
L’Orient-Le Jour
Rafic Hariri et Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel, Walid Eido. Sans oublier Marwan Hamadé, Élias Murr et May Chidiac. Tous pris pour cibles entre le 1er octobre 2004 et hier, le 13 juin 2007, c’est-à-dire au lendemain de l’adoption de la résolution 1559 réclamant le retrait des troupes syriennes du Liban ; au lendemain de la décision historique de la communauté internationale de mettre fin aux ingérences du régime syrien au Liban.
Voilà, en plus, que l’assassinat du député Walid Eido intervient quelques jours à peine après l’adoption de la résolution 1757 et la création par l’ONU du tribunal international.
La réaction immédiate à la 1559, en septembre 2004, avait été la prorogation par le régime syrien du mandat du président de la République Émile Lahoud, puis, un mois plus tard, la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé. La réaction à la 1757, nous en avons tous été témoins hier. Le style n’a pas changé, la logique non plus. Il est quasiment certain que cette dernière ne changera pas, qu’elle n’est pas susceptible d’évolution.
Le problème, une fois de plus, se situe essentiellement à ce niveau. Dans quelle mesure le régime syrien, fort du soutien régional dont il continue de disposer auprès de cet autre régime régional qu’il prétend combattre depuis toujours et auquel il ne cesse d’envoyer des missives énamourées en coulisses, a-t-il saisi les messages fermes que lui adresse la communauté internationale depuis deux ans ?
Le problème, sur le plan idéologique, est encore plus profond, peut-être même insoluble : la tyrannie est-elle capable de comprendre le langage des démocraties occidentales, surtout européennes ? La perception de la terminologie, la compréhension des concepts est-elle la même ? Staline était-il capable de comprendre les mécanismes de la justice, du droit et de la démocratie, à l’heure où seule la terreur, la force et la violence avaient chez lui force de loi, où ils étaient en réalité le seul langage qu’il comprenait ?
C’est en tenant compte d’abord de cette grille de lecture que Massimo D’Alema et tous les dirigeants européens qui pourraient être tentés de reprendre après lui le chemin de Damas, devraient pouvoir évaluer et juger « les bonnes vibrations » que le régime syrien serait en train de diffuser actuellement. Jacques Chirac n’a-t-il pas longtemps compté sur les bonnes intentions du régime syrien, avant de désespérer définitivement le 14 février 2005 ? Faut-il que chacun repasse par cette expérience amère avant de se résoudre à accepter que le contentieux qui existe entre le Liban et le régime syrien ne pourra être réglé que lorsque ce dernier reconnaîtra la souveraineté et le caractère définitif de l’État libanais ?
Ou encore lorsqu’il cessera de liquider, comme il le fait depuis trente ans, son élite politique, et de déstabiliser et d’envoyer des armes et des terroristes par la frontière, de vouloir détruire toutes les tentatives d’édification de l’État ?
Cette prise de conscience de la communauté internationale est plus que jamais nécessaire. Il en va d’ailleurs de l’avenir du nouveau Liban de l’après-2005 qu’elle a contribué à mettre sur pied. L’objectif du régime syrien est aujourd’hui de créer le vide institutionnel au Liban et d’empêcher l’élection présidentielle, comme en 1988, pour pouvoir créer une situation de chaos qu’il pourra retourner à son avantage. Il a déjà suffisamment reçu d’aide à l’intérieur du pays, à travers notamment le président de la Chambre, Nabih Berry, qui continue de bloquer le Parlement dans un comportement complètement inqualifiable, et alors que le pays traverse une situation des plus critiques. À travers aussi le Hezbollah – marionnettiste en chef –, son sabotage sournois du cabinet Siniora et cet interminable sit-in qui a assassiné le centre-ville.
Si, au plus tôt, la communauté internationale ne réagit pas pour arrêter les actions criminelles, la vie de chacun des députés de la majorité est menacée. Les Assassins doivent encore en tuer quatre pour que la majorité chute, puisque le président Lahoud participe lui aussi à l’assassinat de la démocratie libanaise en refusant de convoquer le collège électoral pour l’organisation d’élections partielles afin de pourvoir à la vacance des sièges.
Peut-on rester passif devant ce terrorisme d’État prémédité, organisé, systématique ? Peut-on laisser mourir des hommes et une démocratie, alors qu’ils n’ont, pour se défendre contre le terrorisme et la brutalité, que le verbe et les moyens démocratiques ? Peut-on assister, la conscience tranquille, à l’assassinat successif de personnalités sans réagir pour endiguer et contenir le terrorisme ? La réponse n’est et ne peut qu’être qu’auprès de la communauté internationale et des pays qui considèrent que le Liban mérite, après tout, de vivre.
Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel, Walid Eido…
Non, n’en déplaise aux médisants, ces personnes ne militaient pas au sein d’un groupuscule insurrectionnel visant à instaurer une junte militaire dans une quelconque république bananière. Ils étaient députés, ministres, penseurs ou journalistes. Leur seul « crime » est d’avoir défendu qui la souveraineté, l’indépendance, les libertés et la démocratie dans leur pays, qui d’avoir rêvé d’un avenir meilleur pour son peuple, et d’autres peuples, au nom d’un certain idéal démocratique et humain, qui d’avoir tout simplement osé « désobéir » – mais quelle outrecuidance et quelle effronterie – aux ordres du tuteur syrien durant la période de l’occupation.
Certes, on peut gloser dans les salons durant des heures, jusqu’à l’épuisement, condamner avec la plus grande fermeté du monde « l’atrocité » et la « lâcheté » du crime, s’époumoner à affiner sa stylistique en façonnant les plus belles phrases du monde sur « comment-le-Liban-continuera-à-résister-malgré-tout ». On peut aussi ouvrir très grand les vannes de son imagination, en hurlant à l’immense complot international qui se trame dans les couloirs tentaculaires d’une quelconque administration occidentale. On peut même aller jusqu’à accuser les victimes, la majorité du 14 Mars, de se « suicider », ou de « s’entretuer », dans le cadre d’une mise en scène grandiose visant à impressionner les chancelleries et à obtenir la pitié et l’aumône de la communauté internationale.
Effectivement, tout cela, on le peut. Et, depuis l’assassinat de Samir Kassir et l’effondrement de la coalition initiale du printemps de Beyrouth, certains n’ont pas manqué de le faire.
Il est grand temps que tout cela s’arrête, d’autant que, et ce n’est pas une coïncidence, les morts sont jusque là tous du même camp politique. Le verbiage inutile ne sert plus à rien, il est aussi morbide que la tragédie qu’il déplore et condamne. Le silence est devenu une preuve de complaisance. Il fût un temps où ceux qui se retiennent aujourd’hui d’accuser, le général Michel Aoun en particulier, étaient les premiers à dénoncer les agissements du régime syrien à l’heure où tous les autres n’osaient pas encore nommer les coupables. Le 14 février 2005, quelques heures à peine après l’assassinat de Rafic Hariri, le général Aoun incriminait, dans une déclaration à l’AFP, Damas et ses services au Liban, en évoquant trente ans de criminalité syrienne impunie au pays du Cèdre. Le régime syrien a-t-il changé depuis son retrait du Liban pour qu’on lui donne ainsi le bénéfice du doute ? A-t-il renoncé à ses vieux rêves annexionnistes ? Quels calculs peuvent bien expliquer la position de celui qui fût le plus intransigeant et le plus farouche des opposants à l’hégémonie syrienne ?
L’heure n’est pas à la diplomatie, aux formules implicites ou aux compromissions.
Il est, plus que jamais, à la rage.
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