Michel HAJJI GEORGIOU
11/07/2007
Allocution prononcée lors d’une conférence sur le Pacte national, avec la participation de Fifi Abou Dib, Habib Lteif et Joseph Maïla.
Nombreux sont ceux qui, entre les événements de 1975 et 1990, ont annoncé la mort du pacte, au profit de projets tantôt de fraternité forcée et d’essence quelque peu fusionniste de l’entité libanaise, et tantôt de partition.
Pourtant, la formule consensuelle a survécu.
On peut même dire que l’accord de Taëf lui a donné un second souffle, a enraciné, dans l’esprit, mais avec les réformes que l’on sait, le pacte national de 1943.
À une différence près, et je n’invente rien, puisque Joseph Maila a été le premier à démonter le mécanisme sournois de la formule de Taëf : la formule de 1943, dans sa double négation, sa double renonciation aussi bien à l’influence occidentale qu’au panarabisme, était quand même génératrice de souveraineté.
Cet élément fondamental du pacte sera inexistant dès lors qu’il sera question d’appliquer Taëf, la realpolitik ayant imposé le régime syrien en potentat absolu au Liban. À partir de 1990-1991, c’est donc une relation triangulaire qui s’instaure entre les parties au pacte, triangulaire puisqu’il revient au régime syrien de régir et d’arbitrer les conflits entre les communautés. En d’autres termes, et sur le plan symbolique – et je ne fais que reprendre ici les termes de M. Maila – le régime syrien s’instaure en Léviathan absolu sur la scène libanaise : c’est à lui qu’il revient de gérer souveraineté et sécurité, toutes deux abandonnées par l’État libanais conquis.
Cela sur le plan de la théorie, bien entendu. Dans la pratique, et j’insiste sur cet élément dans la mesure où il est fondamental pour la suite de l’exposé, si le régime syrien va effectivement régir les relations entre les communautés libanaises, c’est non sans avoir au préalable marginalisé la composante chrétienne, historiquement fer de lance de la souveraineté. Tout le monde sait quel est le sort réservé aux principaux courants représentant la communauté chrétienne, et donc la voix souverainiste, entre 1990 et le début des années 2000. Ils n’auront pas l’embarras du choix : ce sera l’exil ou la prison, et, pour les étudiants et les activistes, des passages à tabac et des coups de matraques dans les rues de la capitale.
Voilà en ce qui concerne la période de l’occupation syrienne. Il est difficile de parler de consensus, et encore moins de pacte national durant cette époque, puisque les parties libanaises ne sont pas libres de donner leur consentement au pacte. Il y a donc un vice de consentement créé par l’absence de la souveraineté due à l’occupation syrienne. Je ne m’attarderai pas davantage sur ce point. Je crois que cela est suffisamment clair. Nous l’avons d’ailleurs bien vécu, et nous savons quelle était la marge de manœuvre réelle de chaque acteur durant cette période. L’assassinat de Rafic Hariri et, avant cela, son incapacité, malgré sa volonté ferme à l’époque, à pouvoir voter contre la prorogation du mandat d’un président commandité par Damas est, à cet égard, particulièrement révélateur. De même, Walid Joumblatt sera lui aussi ´ « puni » pour sa « rébellion », à travers la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé, le 1er octobre 2004.
En fait, durant ses quinze années de règne absolu au Liban, le régime syrien, à défaut d’arbitrer entre les Libanais, va jouer non sans maestria sur les dissensions internes, avec cette formule très « assadienne » : s’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse. L’objectif primordial est évidemment de maintenir cette image, pour la consommation externe, selon laquelle les Libanais sont « des clans qui ne songent qu’à s’entretuer » et qu’il faut donc quelqu’un pour les dompter.
Cela se traduit évidemment par une volonté farouche de maintenir chaque communauté dans son cocon et de faire échec à toute tentative de créer des espaces transcommunautaires, donc pluricommunautaires, surtout si ces espaces aspirent à la liberté. Les signataires de l’Appel de Beyrouth, en 2004, en feront l’amère expérience : les services de renseignements feront tout ce qui est en leur pouvoir pour torpiller un débat autour de ce document entre des intellectuels de différentes communautés. Un autre exemple encore plus frappant est la réaction syrienne à la réconciliation historique druzo-maronite de la Montagne entre Walid Joumblatt et le patriarche maronite, par les rafles et les ratonnades dans les milieux des militants souverainistes chrétiens en août 2001.
Nous sommes donc, de toute évidence, aux antipodes du pacte, de la possibilité d’un pacte national quelconque.
Le Printemps de Beyrouth
C’est dans la violation spontanée, et impossible à endiguer, de l’interdit syrien que réside le caractère phénoménal du Printemps de Beyrouth, né de la tragédie de l’attentat du 14 Février. La convergence de plus d’un million de Libanais de toutes les communautés vers une place au centre de la capitale met immédiatement fin à quinze ans d’hégémonie syrienne sur le pays, puisque les Libanais se retrouvent, et j’emprunte l’expression au professeur Hassan-Tabet Rifaat, sur les « cimes de la liberté ». Certes, ce printemps n’est pas sui generis, dans la mesure où il est le résultat d’un apport cumulatif des différentes communautés, dans un élan de refondation, sur le plan symbolique, du pacte national : les étudiants contestataires de tous les courants, et parmi lesquels un grand nombre d’indépendants, Michel Aoun, le Rassemblement de Kornet Chehwane sous l’égide de Bkerké, la Gauche démocratique, Walid Joumblatt, Rafic Hariri, les journalistes libres comme Samir Kassir et Gebran Tuéni, la société civile et la communauté internationale.
Mais je ne veux pas m’attarder plus longtemps sur la signification mythique de ce Printemps de Beyrouth. Tout cela a déjà donné lieu à une littérature abondante, et je ne tiens pas à passer une fois de plus pour un « quatorze marsiste » nostalgique.
Si, sur le plan du recadrage politique, le périmètre de la souveraineté a été regagné dans la foulée du 14 Mars, il reste que le travail de refondation du pacte n’a pas été bien loin, et ce pour diverses raisons, dont il est nécessaire d’évoquer quelques-unes.
Je ne souhaite pas procéder à une lecture chronologique des événements qui ont suivi le Printemps de Beyrouth, à commencer par la polarisation communautaire sans précédent lors des législatives, résultat de quinze ans de manipulation du tissu socio-culturel libanais et conséquence d’une tentative du retour du système à lui-même, avec toutes les distorsions que cela implique. Je préfère tenter de m’élever un moment au-dessus d’une lecture journalistique des événements, pour tenter de déterminer, deux ans plus tard, quels ont été les acquis du phénomène du 14 Mars sur la scène politique, à quels niveaux des percées ont été effectuées, mais aussi où il est, malheureusement, nécessaire de parler de régression.
Nouvelles réalités
Pour ce faire, et toujours dans la logique du pacte, il est nécessaire de lancer quelques pistes d’analyse en étudiant le comportement des différentes parties théoriquement liées à ce pacte, à savoir les différentes communautés libanaises, dans la foulée de l’après-14 Mars.
Une remarque générale s’impose toutefois d’abord. Elle revêt, je crois, une importance capitale. L’impression que donne l’après 14-Mars est celle d’une reconfiguration des schèmes politiques hérités de la guerre, et même d’avant.
C’en est presque à croire que nous sommes soit dans la perte de sens la plus totale, soit dans la mise en place de changements structurels dans le tissu socio-culturel, et donc socio-communautaire libanais, c’est-à-dire aussi et surtout dans les rapports entre les communautés, dans la perception que les groupes politiques ont désormais les uns des autres.
D’une certaine manière, cela était déjà perceptible dans le camp de la Place des Martyrs, durant le Printemps de Beyrouth. Il y a eu cette impression nette selon laquelle les lignes tracées lors de la guerre civile, et bien ancrées depuis dans les consciences collectives communautaires, avaient été dépassée. Cela s’est vérifié dans la foulée du Printemps de Beyrouth, et a donné lieu à des images qui, il y a quelques années encore, auraient semblé totalement utopiques. Il en est ainsi, à titre d’exemple, de certaines images qui me paraissent, d’une certaine manière, bien en dépassement du pacte national, à savoir celles de partisans du Courant du futur et du Parti socialiste progressiste portant des portraits de Pierre Gemayel dans les rues de Beyrouth le soir de l’assassinat du ministre de l’Industrie. Il y en a bien évidemment d’autres, mais celle-là ne peut qu’interpeller.
Par ailleurs, nous sommes témoins, ces derniers temps, de prises de position qui défient l’ordre des choses, le code de conduite que nous avons assimilé depuis la guerre.
À titre d’exemple, l’on peut voir aujourd’hui un ancien partisan de l’idée d’un État chrétien se transformer en défenseur d’un Premier ministre sunnite et rejeter les accusations d’islamisation du pays par la composante sunnite au pouvoir. Si cela est possible, c’est parce que nous voyons un Premier ministre sunnite prendre des positions souverainistes extraordinaires, positions qui, jusqu’au tremblement de terre du Printemps de Beyrouth, étaient surtout l’apanage des leaders chrétiens. En revanche, il est tout aussi possible de voir un ancien chantre du souverainisme, jadis le plus irréductible et le plus jusqu’au boutiste de tous, s’emmurer dans un silence et une neutralité équivoque qui ne peut que susciter au moins des interrogations, sinon certaines suspicions, face à la vague d’assassinats qui vise des personnalités antisyriennes et, plus globalement, face à l’ensemble de la contre-offensive du camp prosyrien qui se déroule actuellement au Liban.
Il est aussi possible de constater que le courant politique présidé par cette personnalité, autrefois plus laïc que les plus laïcs des laïcs, joue de manière permanente la carte de la surenchère politique chrétienne et vit au rythme des sondages d’opinion qui lui donnent de manière statique depuis deux ans 70 % de l’électorat chrétien. Il est ainsi frappant de voir celui qui refusait toute existence politique des communautés en tant que telles au sein du système politique libanais, et qui plaidait en permanence en faveur d’un dépassement du pacte dans le sens d’une formule transcendant les communautés, entrer dans le même processus psychique et politique que certains de ses alliés, c’est-à-dire dans une identification totale entre le leader, le parti et la communauté, sinon dans une logique d’omnipotence du nombre, une logique qui veut qu’on puise toute sa force des masses que l’on parvient à embrigader – ce qui est, bien entendu, aux antipodes de la formule consensuelle.
Il est d’ailleurs saisissant de constater que ce qui unit réellement deux des principales composantes de l’opposition aujourd’hui, cíest leur rejet de la formule de Taëf, l’une au nom d’un discours chrétien dur en faveur d’un retour à la formule qui prévalait avant 1990, et l’autre au nom d’un dépassement du document d’entente nationale en faveur d’une part plus importante du pouvoir, équivalente aux données démographiques.
Bien évidemment, on peut retenir contre l’ensemble de cette analyse qu’elle tient essentiellement aux alliances politiques entre les chefs, et qu’il suffirait d’un changement d’alliances, voire même d’une nouvelle conjoncture régionale, pour que les rôles soient inversés et que chacun défende une position différente de celle qu’il tient actuellement. Adopter cette logique, c’est cependant se méprendre quant à la profondeur des mutations qui se sont produites sur la scène politique libanaise depuis le 14 Mars.
Mutations structurelles
C’est d’ailleurs sur ces mutations, et leur effet sur l’esprit de la formule libanaise, que je souhaite m’arrêter :
– Outre le retour de la composante druze au sein du giron de la souveraineté libanaise après un passage à vide forcé, le principal acquis du 14 Mars se situe au niveau du cheminement de l’idée nationale au sein de la communauté sunnite. L’assassinat du géant politique sunnite à l’échelle du Liban et de la région qu’était Rafic Hariri a constitué un tournant définitif à ce niveau. Nous sommes désormais bien loin de la faille sismique de 1943. Nous sommes désormais bien loin de l’idée d’une fusion éventuelle avec la Syrie. C’est aujourd’hui un homme politique, Fouad Siniora, qui constitue le fer de lance de la consolidation de la souveraineté libanaise face au régime syrien, un néo-Riad el-Solh. C’est un autre homme politique, Saad Hariri, qui a réussi à mettre en branle la plus formidable des machines pour mettre fin à trente ans de crime politique impuni de la part du régime syrien au Liban, sinon dans la région tout entière, à savoir le Tribunal spécial international. C’est enfin un troisième homme politique, particulièrement lucide, courageux et promis aux premiers rôles – et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les sous-fifres de Damas ne sont jamais avares de calomnies à son égard – en l’occurrence Ahmed Fatfat, qui a l’honnêteté de reconnaître que le problème avec la Syrie n’est pas lié au seul régime actuel et donc à une seule composante communautaire syrienne, mais constitue un problème de nature culturelle. « Depuis soixante ans, le peuple syrien a été éduqué dans une optique qui a du mal à admettre le système politique libanais, la démocratie, les libertés publiques, le pluralisme », affirme-t-il. Et de poursuivre : « Il est difficile pour nous, qui avons consenti tellement de sacrifices pour que ce système soit le nôtre, d’y renoncer sous prétexte qu’il serait inadapté à la région ».
Dans ce cadre, on a du mal à vouloir aider ceux qui jettent la pierre aux sunnites libanais souverainistes en se fondant sur la spéculation selon laquelle la position sunnite basculera en cas de changement de régime en Syrie. C’est oublier, comme le précise le même Ahmed Fatfat, que la mutation sunnite est le fruit d’un cheminement initié en 1982, lorsque l’invasion israélienne de Beyrouth a poussé les sunnites, abandonnés de toutes part par le monde arabe, à regarder pour la première fois vers l’intérieur spécifiquement. Quel que soit le crédit que l’on veuille accorder à cette analyse, il reste quand même difficile de comprendre pourquoi certains pôles chrétiens, qui, durant quinze ans, dénonçaient les efforts déployés par Damas pour empêcher les leaders chrétiens et musulmans de se retrouver sur un discours souverainiste et libaniste, n’ont rien trouvé de mieux que faire feu de tout bois contre les sunnites, au moment même où ceux-ci venaient de se rallier à leur discours politique ancestral, et ce au lieu de capitaliser sur cet acquis monumental ! Que de chemin parcouru depuis 1943 ! Il reste toutefois à la communauté sunnite d’accepter l’idée d’un partenariat réel dans la gestion du pouvoir, ce qui passe nécessairement par une redynamisation des institutions libanaises et, surtout, par l’élection d’un président de la République qui ait tant soi peu de représentativité, mais qui soit surtout représentatif des options chrétiennes historiques et qui soit à même de s’élever au-dessus des dissensions pour assumer la fonction d’arbitrage qui est la sienne au sein de la formule de Taëf.
– Face à cet acquis principal du Printemps de Beyrouth, il convient de mettre en évidence le cas paradoxal de la communauté chiite. Le terme « paradoxal », qui n’était pas de mise il y a quelques mois à peine, s’impose désormais, tant la communauté chiite paraît en pleine effervescence sur le plan politique et intellectuel, et ce malgré la confiscation de la volonté de la communauté par un parti-État.
D’une part, en effet, le tableau paraît bien sombre. Si le régime syrien a abandonné, contraint, le Liban, il a néanmoins laissé derrière lui une partie importante d’une communauté simili-« orpheline », qui a hérité politiquement de la place laissée vacante par Damas au Liban. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la manifestation du 8 Mars. Le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ira même jusqu’à l’avouer, dans son dernier discours en date, quelques jours après le début des affrontements de Nahr el-Bared, en mai dernier. Nous avons fait le 8 Mars, dira-t-il, parce que l’ensemble du climat dans le pays allait dans le sens de l’opposition à la Syrie, ce qui était, selon lui, inacceptable. La signification politique de ce propos est claire. D’ailleurs, tout dans le comportement du Hezbollah depuis le retrait syrien prouve que ce parti, qui a réduit à sa propre dimension l’ensemble de la communauté chiite, est à son tour gagné par la « tentation de la République impossible » (expression de Joseph Maila), les expériences désastreuses maronites et sunnites dans ce domaine n’ayant pas constitué une leçon suffisamment concluante.
Pourtant, le Hezbollah constitue une rupture dans l’histoire de la communauté chiite libanaise, et une plongée dans « l’illusion idéologique », pour reprendre les propos du sociologue Mohammad Hussein Chamseddine, illusion en porte à faux avec l’héritage des ulémas du Jabal Amel ou du discours de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine. Le chiisme politique traditionnel, sur qui l’on tente aujourd’hui de plaquer le dogme khomeyniste du vilayet e-faqih, a toujours été non-politisé et, de ce fait, modéré. Il invitait ses membres à s’intégrer dans leurs sociétés nationales, sans songer à un projet politique qui leur serait propre. Aux antipodes de l’héritage de l’imam Chamseddine, selon qui « la défense de la formule libanaise basée sur l’accord de Taëf est désormais un devoir religieux pour tous les musulmans », le Hezbollah entraîne la communauté chiite libanaise hors du pacte national, et plus précisément dans les contrées de l’axe syro-iranien. Car, contrairement aux idées reçues, l’axe syro-iranien n’est pas une création de quelque esprit sournois qui chercherait à discréditer toute la communauté chiite libanaise pour la cloîtrer dans le rôle de « l’ennemi », mais bien une réalité.
Dans un article publié fin 1984 déjà‡ dans la revue Esprit, et que l’on retrouve plus tard dans l’État de Barbarie, le sociologue français Michel Seurat évoque, en se basant sur une étude parue en janvier 1984 dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, l’existence d’un « nouveau réseau, qui rappelle étrangement l’internationale terroriste chiite ismaélienne des XIIe et XIIIe siècles », qui « coupe le Moyen-Orient d’ouest en est en un axe stratégique chiite », et qui regroupe : « Au Liban, l’organisation Amal islamique de Hussein Moussawi, née d’une scission du mouvement Amal en été 1982 et basée à Baalbeck dans la Békaa ; en Syrie, l’État lui-même, investi par la minorité alaouite, secte historiquement issue au tronc commun du chiisme duodécimain ; en Irak, le mouvement al-Daawa, créé au milieu des années 50 à Najaf ; en Iran, enfin, encore l’État, l’appareil de la révolution islamique, grand ordonnateur du réseau et surtout pourvoyeur de la daawa, la prédication islamique, indispensable au fonctionnement du réseau ».
Le résultat de cette conjonction de forces est, au Liban, nettement perceptible aussi bien dans l’entreprise de déstabilisation sécuritaire et politique systématique à laquelle elle se livre depuis un certain temps, que dans « le coup d’État rampant », pour reprendre les termes du constitutionnaliste Jean Salem, perpétré sur le plan des institutions libanaises par les forces du 8 Mars en coordination avec la Syrie, aussi bien à travers le retrait des ministres chiites du gouvernement légal, l’exigence sournoise du tiers de blocage, la fermeture scandaleuse des portes de la Chambre, et enfin, last but not least, l’extraordinaire pouvoir de nuisance du président de la République.
Certes, de l’autre côté, nous l’avons signalé, il y a l’éclaircie constituée par l’émergence de groupes chiites indépendants et d’intellectuels, qui ont l’audace de réclamer la fin de l’hégémonie du Hezbollah sur la communauté et de réclamer l’émergence d’un État civil au Liban, loin de la pseudo sacralisation galopante.
L’exigence de la modernité
– J’ai laissé pour la fin le cas chrétien, dans la mesure, et mes propos risquent de déplaire, j’en suis conscient, où le processus psychique est beaucoup plus complexe. D’autant que c’est surtout à ce niveau qu’il est possible de parler de véritable régression par rapport à l’esprit du pacte. C’est aussi à ce niveau que les nouvelles réalités libanaises sont les plus dures.
Les chrétiens, longtemps quasi-seuls dépositaires du souverainisme, ont pour cela été le plus brutalisés, malmenés et laminés par l’occupant syrien. Les chefs chrétiens ont été neutralisés, et, à leur place, Damas s’est employé à façonner de toutes pièces une nouvelle classe politique entièrement sous sa domination, à quelques exceptions près. Le résultat évident a été un affaiblissement considérable de l’influence chrétienne au sein du pouvoir. La première fonction traditionnellement chrétienne, la défense de la souveraineté, va tomber en désuétude, remplacée par une culture de la servitude dénoncée plus d’une fois, non sans un grand courage, par le père Sélim Abou. Et c’est la communauté sunnite, incarnée par Rafic Hariri, qui va hériter de la deuxième fonction traditionnellement chrétienne, à savoir l’ouverture sur le monde et la modernité.
Avec le retrait des forces syriennes, la traversée du désert chrétienne s’achève en principe, dans la mesure où, le bourreau disparu, la composante chrétienne devrait naturellement retrouver la place qui est la sienne au sein de la formule politique libanaise.
Or il n’en est rien, comme le prouvent les événements dont nous sommes actuellement témoins. Les raisons de ce come-back pour l’instant raté, mais rien n’est irréversible, sont de plusieurs ordres : politique, certes, structurel, naturellement, mais aussi et surtout psychologique.
Les raisons politiques sont diverses, et diffèrent en fonction des opinions politiques des analystes. Il est évident que le fait que l’incapacité des chrétiens à ne pas pouvoir tirer profit du pluralisme qui caractérise leur représentativité, et leur volonté de vouloir à tout prix unifier le fusil pour faire comme les autres et se doter d’un chef qui les rendra forts au sein du système, et donc leur permettra d’exister, tout cela ne contribue en réalité qu’à les affaiblir et les marginaliser encore plus. De plus, cette nouvelle manie de vouloir jouer aux apprentis sorciers en misant sur une communauté contre l’autre dans un pur jeu de pouvoir ne peut qu’accélérer une chute déjà amorcée.
Le processus structurel relève évidemment de la démographie. L’émigration chrétienne et le taux de natalité bas en comparaison avec les autres communautés inquiète, et il y a de quoi, puisque cela pourrait risquer un jour de compromettre la parité consacrée à Taëf, et, par conséquent, de porter un coup fatal à la formule consensuelle, laquelle n’a plus de sens sans l’existence dynamique et active de la composante chrétienne.
Toutes ces raisons ne sont pas sans avoir des répercussions psychologiques importantes sur la communauté chrétienne, ce qui se traduit en pratique par une position de peur existentielle, de repli sur soi, et de réaction instinctive. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la volonté de vouloir jouer sur le facteur numérique comme source de puissance pour exister politiquement. En fait, une partie importante de la communauté chrétienne vit encore, d’une certaine manière, dans le deuil de Bachir Gemayel, symbole de l’ascension maximale de la puissance maronite au pouvoir, et donc dans le deuil du chef mythique qui lui permettra à nouveau d’être et de se sentir forte au sein du système politique libanais.
C’est aussi dans cette optique qu’il faut comprendre les réactions exacerbées de certains qui hurlent à l’islamisation et polémiquent sur le Vendredi Saint ou sur tel ou tel accord ou convention signée par le gouvernement, alors que c’est ailleurs, et bien évidemment dans le rééquilibrage au niveau institutionnel, et plus particulièrement au niveau de la présidence de la République, qu’il faut mener la bataille. Et sans perdre de vue que celui qui a fait perdre aux chrétiens leur rôle de base, ce n’est pas tant le partenaire national musulman, qui en a certes profité, que le tuteur syrien. Or la bataille de fond continue à être une bataille pour la souveraineté et l’existence définitive du Liban, au côté de l’islam sunnite qui est devenue l’alliée des constantes historiques chrétiennes à ce niveau, contre le régime syrien. La tentative d’inverser le cours des priorités et de tronquer la bataille, n’est pas innocente. Elle rentre dans le champ de la manipulation exercée par Damas sur les parties libanaises.
C’est ainsi que l’on joue sur les réflexes de peur chrétiens pour tenter de faire diversion, de créer un nouveau front à l’intérieur. Mais là n’est pas le plus dangereux. Le plus dangereux réside au niveau des structures psychiques de la communauté chrétienne. La peur la transforme de communauté politique en minorité politique, la pousse à une auto-marginalisation croissante qui, s’il n’y a pas un sursaut salvateur maintenant, pourrait conduire au pire. Cela se traduit, en pratique, tantôt par l’adoption d’une attitude de persécuté, tantôt par une attitude démissionnaire physique, l’émigration, et psychologique, la démission ou la dépolitisation, pour reprendre l’analyse de Tarek Mitri. Sinon, parfois, par un refus total de tout pacte avec l’islam, perçu comme « dévoreur ». Tout cela explique d’ailleurs la résurgence, dans le discours politique chrétien, de l’idée fédéraliste, sinon séparatiste. Inutile de dire qu’il s’agit là, au niveau du schéma mental, du chemin le plus court qui mène à la véritable dhimmitude : au lieu, en effet, de renouer avec leur passé, les chrétiens, jadis vecteurs de modernité et de ´Nahda, de renaissance culturelle, se mettent aujourd’hui en partie volontairement dans une position de déphasage par rapport à la modernité.
C’est d’ailleurs sur cette idée que je voudrais conclure, celle de la modernité. Si la formule libanaise paraît aujourd’hui essoufflée, c’est parce qu’elle a du mal à se renouveler, à être en phase avec les exigences du monde moderne. Si elle a autant de mal à se renouveler, ce n’est pas seulement en raison d’un dysfonctionnement institutionnel évident, mais d’abord et surtout en raison d’un déficit au niveau de la classe politique qui gouverne le pays. Ces politiques sont, dans leur grande majorité, incapables de s’élever au niveau des exigences requises pour entrer dans la modernité. Ils sont surtout bloqués aujourd’hui sur des enjeux de pouvoir, souvent d’arrière-garde, loin de s’intéresser à des problèmes de société. Les véritables élites, elles, n’aspirent qu’à prendre la relève, mais se heurtent sans cesse à un verrouillage total du système politique.
Or si nouveau pacte national il y a, il ne peut qu’être orienté vers l’exigence de la modernité, d’où l’extrême nécessité d’un renouvellement des élites, et d’un saut qualitatif vers la culture de la citoyenneté. Sinon, il sera trop tard. Et l’histoire maudit les retardataires.
Je vous remercie.
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