L’Arlésienne 

Michel HAJJI GEORGIOU

01/08/2007

L’Orient-Le Jour

« Le Courant patriotique libre, en sa qualité de parti politique, cible le renouvellement de la vie politique au Liban sur des bases éthiques, de culture et d’avant-gardisme, de même qu’il aspire à l’émancipation des esprits ». 

Au nombre de ses objectifs, « le Courant patriotique libre aspire à (…) : affranchir les esprits de la mentalité de subordination et développer le sens critique des citoyens ». 

Ces deux phrases sont extraites de la traduction française de la Charte fondatrice du CPL, disponible sur le site web du parti. 

En soi, l’ensemble de ce texte est un document magnifique, ouvert sur la modernité, avide de citoyenneté, de responsabilisation ou encore de diffusion du sens critique.

Malheureusement, il semble que certains documents soient parfois voués à rester de belles déclarations d’intentions, sans plus. C’est d’ailleurs très souvent le cas de ce genre de littérature au Liban : les chartes fondatrices de courants politiques ne sont pas sans faire rêver sur le plan de la théorie.

Toute autre est la pratique politique, qui se retrouve souvent aux antipodes des intentions affichées.

C’est tristement le cas, à titre d’exemple, du fameux « document d’entente » entre le CPL et le Hezbollah, qui est un morceau exemplaire, sur le plan littéraire, de ce que devrait être un texte unissant deux formations sur un projet en apparence moderne et ouvert. La théorie est enjôleuse, la pratique, elle, beaucoup moins : ce qui unit aujourd’hui le Hezbollah au CPL n’a pas vraiment grand-chose à voir avec « l’édification de l’État », principal titre dudit document d’entente.

Bien au contraire, sur le plan du comportement politique, ce n’est rien d’autre qu’un mimétisme de plus en plus important qu’il faut constater entre les deux partis, mimétisme qui est d’ailleurs orienté sur un rejet de l’État, une attitude foncièrement anti-étatique.

Chez le Hezbollah, l’attitude anti-étatique est manifeste, puisqu’elle s’accompagne d’une dimension de substitution à l’État, d’un comportement para-étatique, aussi bien dans l’allégeance théocratique au vilayet e-faqih que dans la discipline fascisante et l’utilisation des armes comme moyen de préserver le mini-État dans l’État, et, à travers lui, les chances d’une autre forme d’État à la place de l’État. 

Au niveau du CPL, dont le discours et la pratique politiques étaient orientées, jusqu’à présent, sur le rétablissement de la souveraineté et l’édification de l’État, plusieurs éléments – communs au Hezbollah – apparaissent de plus en plus dans le comportement du CPL : le comportement de secte, la démagogie populiste, le culte du chef, transfiguré en être suprême qui ne se trompe jamais, l’embrigadement politique aveugle et la surenchère communautaire à des fins mobilisatrices en jouant sur la fibre affective (alors même qu’il accuse les autres de le faire). 

Inutile de prouver que tout cela est loin de mener à l’État, qu’il se fait même par opposition à la culture de l’État, mais qu’il profite néanmoins de la faiblesse de l’État (merci Damas). Et, pire encore, tout cela se fait sous le prétexte de ramener la communauté chrétienne (comme le Hezbollah la communauté chiite) au sein de l’État. 

La manipulation est extraordinaire : elle vise à prétendre que le parti politique (le CPL) a réalisé une fusion totale avec sa communauté (chrétienne) pour qu’elle se sente plus forte et reprenne la place qui lui revient de droit au sein des institutions.

Le discours est séduisant, l’illusion de la force enivrante, et les masses embrigadées suivent.

Le chef du groupe politique, lui, peut mener à bien ses ambitions en paix : retranché derrière son discours idéologique, il est paré pour tous les coups. Mieux que cela, il peut se permettre, derrière son image d’incorruptible, de laminer ses adversaires, en les accusant de « marginaliser les chrétiens ». C’est oublier que ce qui lamine le pôle chrétien au sein du pouvoir, c’est cette détermination à entraîner les chrétiens à l’extérieur du projet de l’État, et hors d’une stratégie de consolidation de la souveraineté retrouvée, dans les contrées d’une alliance régionale mortelle avec l’Iran et le régime syrien. 

Le général Michel Aoun a, certes, le droit de se retrancher derrière les arguments idéologiques de son choix. Après tout, il n’y a pas que le discours politique qui peut descendre « en dessous de la ceinture ». Une certaine vision de la politique défend l’usage de tous les moyens pour parvenir à ses fins. Il reste au citoyen de démonter les arguments de chacun et de décider de ce qui est plus conforme à la réalité – à condition, bien sûr, qu’on puisse lui préserver un minimum de sens critique, loin de la frénésie des masses. 

Cependant, le CPL continue de se présenter spécifiquement comme un courant moderne, une alternative au traditionalisme et à tous les courants politiques libanais qui existent déjà. Sa charte parle de laïcité, le voilà enferré dans une surenchère « christianiste » outrancière ; de souveraineté, et le voilà dans un mutisme total face aux assassinats politiques et à la contre-offensive syrienne qui décime les rangs du 14 Mars dans la foulée du printemps de Beyrouth ; d’édification de l’État de droit, et le voilà qui légitime le maintien de l’arsenal du Hezbollah au détriment du monopole de la violence. 

Mais la goutte d’eau qui fait déborder le vase, c’est cette pseudo-bataille contre le traditionalisme que le général Aoun mènerait actuellement au Metn contre Amine Gemayel. On aura du mal à le croire, au vu de l’ensemble de son comportement électoral depuis le début de cette bataille.

Un fait cependant mérite qu’on s’y attarde : c’est l’absence, dans le cadre de cette lutte, du principal concerné, le candidat aouniste Camille Khoury, relégué au rang d’image (et encore !).

Est-ce ainsi que le CPL entend, conformément à sa charte, « affranchir les esprits de l’insubordination et développer le sens critique du citoyen » ?

N’est-ce pas là une image frappante de clientélisme politique, celle d’un chef qui fait la campagne à la place de son candidat, qui plus est dans le cadre d’une partielle – et tout le monde sait combien la relation entre le candidat et ses électeurs est importante lors d’une telle élection ?

On arguera peut-être qu’en Occident, ce sont les partis qui mènent les batailles pour les candidats, mais nous sommes bien loin de l’Occident, où les élections se jouent sur des programmes, et non sur la puissance verbale des figures charismatiques.

Cela n’abolit pas, de toute façon, la nécessité d’une proximité entre électeurs et élus : sinon, sur quelles bases demander des comptes par la suite ? Surtout si Camille Khoury rejoint d’autres députés, notamment certains du bloc du Changement de la réforme, dans un alignement total sur le discours du chef et une inexistence politique et parlementaire absolue. 

À travers son candidat, réduit au silence et à la figuration, et dont il fait tous les jours la campagne électorale, le général Aoun s’aligne sur le comportement traditionaliste en vogue au Liban. Il est difficile, dès lors, qu’il puisse encore se poser en moderniste.

Quant à Camille Khoury, il est le candidat dont tout le monde parle et qu’on ne voit pas, une authentique Arlésienne du Metn. 

Dans la nouvelle éponyme d’Alphonse Daudet, l’Arlésienne est au coeur de l’intrigue, mais elle n’apparaît jamais. 

Le problème, c’est que « l’Arlésienne » se termine par un drame, plus précisément par un suicide. Coïncidence troublante ?

Les suicides politiques, qui plus est collectifs, ne sont jamais une fatalité. Il est toujours possible de les éviter. Il y a toujours la possibilité de faire un choix pour éviter le pire.

N’est-ce pas là l’autre nom de la citoyenneté ? 


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