Le sourire de Charles 

Michel HAJJI GEORGIOU

03/10/2007

L’Orient-Le Jour

« Il faut s’endurcir, sans jamais se départir de sa tendresse »

Ernesto « Che » Guevara

Comment ne pas immédiatement sombrer dans un mélange détonant de romantisme, d’idéalisme, de naïveté – mais aussi de cruauté, imposée par une certaine éthique, une certaine auto discipline rigoureuse – dès lors que le parti est pris de citer le « Che » ? 

Mais comment continuer, en cette terre de feu, à espérer, à rester agrippé au moindre soupçon de romantisme, d’idéalisme, de naïveté… comment ne pas se laisser emporter dans les torrents de cruauté qui se déversent en nous au quotidien ? Sommes-nous condamnés à n’être que des réceptacles de haine et de violence, habités par les mêmes illusions diaboliques, voués à contempler passivement ou à participer activement à la répétition des mêmes schèmes de destruction ? 

Le mythe de Sisyphe ? Il n’est pas forcément libanais, mais nous avons le génie d’importer la souffrance et la mutilation, trop focalisés sur notre désir ancestral et spiritualiste de vivre dans le martyre. Il y a certes le poids de la fatalité, la pesanteur de l’inutilité, de la vanité. L’Éros et le Thanatos, toujours, dans un combat ambigu érigé à l’échelle d’un pays entier. 

La phrase de Guevara peut faire sourire. Elle fera très certainement sourire les cyniques, ceux qu’une mort toujours recommencée depuis plus de trente ans a définitivement désabusés de cette vie-là. Ceux qui ont irrémédiablement perdu l’espoir. Ceux qui, par peur, résignation, facilité aussi, parfois, ont renoncé au goût de la liberté. Ceux qui n’ont plus la force et le courage de l’optimisme devant l’hyperpuissance de l’anéantissement. Ceux qui sont trop terrorisés pour confronter leur propre âme, pour regarder au-dedans, habités par la crainte de ce qu’ils pourraient y découvrir… trop de ressentiment… ou peut-être trop de cette beauté originelle qui, par la gloire de son rayonnement, peut changer le monde… La terrifiante énergie de la vie. 

Il y a les mots des hommes politiques, tantôt assortis de roses, comme ces derniers jours, tantôt peuplés de poison et de baïonnettes. Il y a les incendies qui brûlent la géographie, l’histoire, les masses et les individus, physiques et idéologiques, mais toujours incivils, criminels. 

Il y a donc la dureté. Lancinante. Omniprésente. Asphyxiante. Communicative. Agressive. Mais aussi terriblement fragile. Il suffit d’une seule brèche, d’un geste de tendresse pour que le mur se lézarde et pour que la lumière entre définitivement. C’est là la poussée inexorable vers le souffle de la vie. C’est là un acte volontaire et positif de vie, qui peut réveiller toute une communauté nationale mortifiée par l’érosion de tout ce en quoi elle a toujours cru, par la désagrégation de son univers, écrasée par l’oppression des ténèbres de toutes sortes. Une communauté nationale qui veut se rebeller encore une fois, mais une toute dernière, non pas pour réussir sa mort et s’enterrer dans l’oubli, mais pour communier, vibrer une fois pour toutes avec l’espérance de la stabilité, de la sécurité, de la sérénité, de la démocratie. 

Il y a enfin le sourire de Charles, 28 ans, qui cherche une voix civile pour crier sa rage pour que tous les criminels, tous les fossoyeurs, tous les requins qui, de Beyrouth à Damas, vocifèrent encore pour achever ce pays, se taisent à jamais. 

Il y a le sourire éternel de Charles.

Et puis, devant cette force inépuisable, tout s’efface.

Tout s’efface.  


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