Du dialogue et autres démons 

Michel HAJJI GEORGIOU

23/10/2007

L’Orient-Le Jour

Les mots gardent un pouvoir extraordinaire, en dépit de tout, envers et contre tous.  

Les mots peuvent détruire, anéantir, tuer même. Samir Kassir et Gebran Tuéni, pour ne citer qu’eux, n’ont-ils pas récemment été réduits au silence pour avoir osé dire tout haut ce que tant, de par le monde, se refusent même à murmurer, par crainte ou par hypocrisie ; pour avoir dénoncé la barbarie du régime syrien ? Pour avoir clairement perçu, bien avant tout le monde, l’impossibilité de parvenir à une solution avec un régime qui ne respecte rien, aucune vertu, aucune valeur, et qui a une obsession unique, l’hégémonie, même si, pour l’asseoir, et assurer son espace vital, il faut étouffer à vie, assassiner à souhait la démocratie voisine et ses fils ? 

Il faudra en tout cas beaucoup plus que des mots, aussi beaux et mélodieux fussent-ils, de la part de Damas pour convaincre ceux qui connaissent la véritable nature du régime syrien que ce dernier souhaite réellement établir des relations diplomatiques avec le Liban. Les sirènes n’auront d’ailleurs trompé ni Bernard Kouchner, qui en sait déjà assez, comme l’a prouvé sa visite de recueillement sur la tombe d’Antoine Ghanem, ni l’ONU, ni personne d’autre, à part peut-être ceux qui souhaitent continuer à se laisser doucereusement tromper. Mais, pour ceux-là, il semble qu’il n’y ait rien à faire. Les déclarations d’intentions, le Liban en a assez. 

Le seul acte concret que Damas pourrait réaliser pour montrer patte blanche, c’est de cesser de jouer aux pyromanes dans la présidentielle, et de se résigner au fait que, désormais, le Liban et la présidence de la République ne leur appartiennent plus. Ce serait encore plus utile s’il pouvait, au passage, informer ses alliés locaux de cette nouvelle réalité, encore bien nébuleuse dans leurs esprits. En bref, leur dire d’aller apprendre quelques nouveaux concepts, quelques nouveaux vocables comme « démocratie », « majorité », « minorité », « continuité des institutions », etc. Les manuels, ils se les procureront au Liban ; ce sera plus difficile ailleurs dans leur périmètre géographique affectif. 

Les mots peuvent aussi pervertir, avilir des hommes, et même un peuple dans sa totalité. Bernard Kouchner n’a pas manqué de le rappeler durant la conférence de presse de la troïka européenne samedi soir, en évoquant la violence inouïe des accusations et des contre-accusations, le pouvoir grisant des insultes, dans la mesure où elles s’affirment immédiatement comme un outil létal de destruction du champ politique. Sans compter qu’elles donnent cette illusion dangereuse de la grandeur, de la démesure, de la puissance, masquant à l’individu qui en use l’image grotesque de son impuissance. 

Bien noire est devenue progressivement, aux yeux des uns et des autres, l’âme des ténors de la politique libanaise au cours des deux dernières années – surtout ceux de l’opposition – depuis l’intifada de l’indépendance. Rarement on aura vu une classe politique savourer avec autant de délices sa capacité à distiller le fiel, détruire, à éroder et morceler le contrat politique, le lien socio-communautaire, parfois même familial entre les fils d’un même peuple, pour le compte tantôt de petits calculs d’intérêts mesquins, et tantôt d’objectifs stratégiques sacrifiant le Liban. Mais qu’importe, puisqu’il y en a toujours autant pour applaudir et se réjouir, quelle que soit la magnificence du délire et la somptuosité de la chute…  Et c’est là que le véritable fléau se trouve, et qu’il faudra que la société civile évoquée par le chef de la diplomatie française fasse son oeuvre, lentement mais sûrement. 

Les mots peuvent racheter le monde, surtout lorsque ce dernier se décompose progressivement sous les regards pleins de bonne volonté, mais néanmoins quasi impuissants, de la planète entière. 

Beaucoup de choses ont pu pousser Amine Gemayel et Michel Aoun à se retrouver dimanche soir. On glosera beaucoup, on spéculera énormément : campagne présidentielle mutuelle, intérêts réciproques, rencontre cosmétique, etc. Il reste une vérité incontournable : la démarche a nécessité du courage des deux côtés. Diminuer de l’importance de l’événement, aussi petit soit-il sur le plan du fond, c’est oublier qu’il y a un peu plus de deux mois, les deux hommes ont été très loin, bien au-delà du champ politique, dans leur affrontement par le biais des médias. C’est oublier que l’entourage du président Gemayel avait indirectement accusé le général Aoun d’être complice de l’assassinat de son fils. C’est aussi oublier que le chef du Courant patriotique libre avait dérogé aux règles les plus élémentaires de la bienséance en insultant de la pire des manières l’ancien chef de l’État et son parcours politique. 

Par-delà le froid polaire des ruptures et la fièvre des blessures, il en faut réellement beaucoup pour se retrouver, et il convient donc de saluer l’initiative, ne serait-ce que pour la symbolique du geste, le caractère heureusement surprenant de la démarche. En espérant d’autres rencontres, entre Michel Aoun et Walid Joumblatt, Michel Aoun et Saad Hariri, ou encore Michel Aoun et Samir Geagea… Et qui sait… Peut-être l’ancien Premier ministre pourra-t-il déteindre un peu sur l’arrogance et la condescendance de ses alliés du Hezbollah, en les engageant dans la même dynamique. À moins que cela ne soit tout bonnement impossible, et qu’il soit tout simplement interdit aux représentants du Hezbollah de troquer cette agressivité qui les caractérise contre un visage réellement plus conciliant. L’on voudrait tellement voir chez le Hezb autre chose que ce faux consensualisme d’apparat qu’il nous ressort chaque quelque temps avant de revenir avec encore plus de hargne qu’auparavant… 

Certes, il reste qu’au niveau du fond, l’on continuera à se poser les mêmes questions stratégiques : Michel Aoun a-t-il compris qu’il s’est laissé entraîner dans de mauvaises contrées, qu’il a sans doute fait les mauvais choix ? Repense-t-il à ses alliances, pense-t-il à cette formidable marge de manoeuvre qu’il pourrait avoir sans se sentir prisonnier de quoi ou de qui que ce soit ? Songe-t-il à son avenir politique de l’après-présidentielle, qui pourrait être, ou simplement ne plus être ? Sait-il qu’il a aujourd’hui les moyens d’être plus grand et plus important qu’il ne l’a jamais été, non aux yeux de ses partisans, mais aux yeux du monde entier, en acceptant d’être le héraut de la réconciliation et le parrain de la présidentielle, en devenant le principal grand électeur chrétien ?  Est-il conscient de tous les dangers qui continuent à guetter le Liban, et sait-il qu’il a l’immense pouvoir de contribuer à anéantir définitivement la capacité de destruction des criminels ? Peut-il s’élever au-dessus des contingences et devenir un symbole d’espoir ?

La réponse se trouve uniquement chez Michel Aoun. 

Les mots et le dialogue ont des vertus formidables et sûres. 

Mais rien, non, rien, ne vaut les actes. 


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