Espaces creux, espace vital

Michel HAJJI GEORGIOU

13/11/2007

L’Orient-Le Jour

L’arrogance et le sarcasme, pourtant maniés avec un professionnalisme hors du commun, ne suffisent apparemment plus. Il faut, en plus, subir l’insoutenable légèreté d’un discours hargneux, haineux, résolument fondé sur la manipulation permanente, la calomnie, la menace et les accusations de trahison. Une énorme supercherie verbale (et bruyante) enrobée d’un zeste de pseudo-souverainisme guerrier pour la consommation interne et la joie des masses partisanes, toujours aussi promptes à exprimer leur exaltation pour leur leader historique. 

Sur le dernier discours dominical du secrétaire général du Hezbollah, il est possible de disserter longuement. Aussi longtemps que le chef l’a lui-même fait devant ses masses enamourées. Mais il est difficile de parer à cet extraordinaire sentiment de lassitude qui revient inlassablement à chaque diatribe enflammée de cet homme. Tout comme il reste impossible pour un esprit normalement constitué de résister à l’incroyable stupeur provoquée par ses tirs modernes et démocratiques qui ponctuent à chaque fois le festival des mots. 

Mais pour décrypter les messages politiques du seigneur du Hezbollah, il faut d’abord se faire violence, s’efforcer de découvrir une saveur au style linguistique, s’adapter à la logique discursive. Et il semble qu’il y ait déjà, à ce niveau pourtant basique, un fossé culturel infranchissable, un problème de décalage spatio-temporel insoluble. Cela pourrait paraître insignifiant, tant la violence habite désormais dans nos esprits et a fini par déteindre sur une société embrigadée à coups de slogans creux. Mais le langage, et à plus forte raison le discours élaboré, sont généralement révélateurs de tout un comportement social, sinon d’un malaise, d’un trouble profond dans la relation avec le corps social. Aïe. 

Le discours de dimanche exprime d’abord, par-delà la politique, un problème psychique étrange, qui est d’ailleurs peut-être indépendant de la volonté de l’orateur et de sa structure politique… laquelle dépend peut-être en fait des véritables décideurs. Le chef du Hezbollah ne semble pas parvenir à décider s’il veut dialoguer et conclure un accord avec le camp adverse, ou s’il veut en fait l’annihiler.

Le dilemme est cornélien.

D’un côté, il faut continuer à se dissimuler derrière l’apparat du consensualisme et « se réjouir », comme c’était le cas il y a quelques jours, « de tout dialogue entre la majorité et l’opposition ». De l’autre, il y a cette tentation permanente, motivée entre autres par la fascinante illusion de la puissance, de vouloir rabaisser « les autres », les réduire, les écraser, les liquider symboliquement en les qualifiant « d’agents d’Israël ».

C’est bien connu, l’ennemi de l’intérieur, le « traître » présumé qui complote sournoisement, fédère l’esprit de corps, la açabiya, la radicalise, la soude mieux. Le problème, c’est qu’il y a aussi cette satanée nécessité du consensus… et qu’il faudra un jour, bon gré mal gré et faute de pouvoir étendre par la force sa suprématie sur l’ensemble du territoire, composer avec les « agents d’Israël ». 

Il est vrai que l’on n’est plus à une contradiction près, et que l’art de l’accommodement a toujours de beaux jours en perspective. Cependant, ce qui est récurrent dans le discours du secrétaire général, et qui est loin d’être réglé de manière rassurante, c’est la présence d’un problème fondamental d’identité : il faudra bien un jour décider quelle vision adopter de « l’autre », « traître » ou partenaire et, partant, à quelle vision du Liban donner la priorité, le consensus ou la dictature fasciste, le totalitarisme. 

Quoi qu’il en soit, – et sans même aborder la dimension éthique du discours, d’ailleurs inexistante, mais cela commence à devenir une fâcheuse habitude dans ce pays – il existe quelques remarques à formuler sur la portée politique des propos tenus par le leader du Hezbollah, au-delà des considérations d’ordre sociologiques et symboliques.

On pourra ainsi s’étonner de la légèreté avec laquelle le chef du Hezbollah manie, une fois de plus, ses connaissances juridiques et constitutionnelles. Il implore ainsi le président sortant de « prendre une mesure salutaire ». Mais la seule mesure salutaire pour le pays que le président sortant peut réellement prendre, c’est de quitter Baabda. Il faudra donc abandonner le fantasme du deuxième gouvernement, ou encore mieux celui de l’état d’urgence que le chef de l’État pourrait décider de déclarer alors qu’il ne possède pas cette prérogative, sous prétexte que le cabinet Siniora est « illégal et illégitime ». Il faudra aussi abandonner le rêve d’un simili deus ex-machina en treillis qui viendrait rétablir l’ordre sur fond de grabuge « salutaire » généré par le régime syrien. Les hérésies, cette fois, risquent d’avoir la vie bien courte. 

On pourra également déplorer le fait que, après avoir salué les efforts de Bkerké, Saad Hariri et Nabih Berry pour parvenir à une solution médiane sur la présidentielle, le chef du Hezbollah ait décidé de contribuer objectivement à radicaliser encore plus le 14 Mars. D’un côté, en torpillant la présidentielle et en sabotant totalement le rôle du président de la Chambre, une fois de plus phagocyté dans la foulée. Et, de l’autre, en poussant les forces du 14 Mars à se replier sur leur ultime option une fois le consensus assassiné : l’élection à la majorité absolue, dont le patriarche maronite n’est certainement pas un partisan, et par rapport auquel le chef du courant du Futur exprime encore des réserves. Étrange, pour celui qui veut faire échec à la majorité absolue, que de tendre la perche aux faucons du 14 Mars pour qu’ils arrivent à leurs fins… 

Un discours-fleuve peut susciter un commentaire fleuve, surtout lorsqu’il comporte autant d’étrangetés. Mais il n’en sera rien : il ne faut pas céder à la tentation de l’inutilité. Ce qu’il faudrait surtout retenir, par-delà la rhétorique et la symbolique, c’est la violence dans toutes ses manifestations. Que ce soit pour faire monter les enchères concernant le choix du président, pour satisfaire les pulsions pyromanes de Damas ou l’angoisse croissante de Téhéran, Hassan Nasrallah a torpillé le climat conciliant qui commençait à s’installer depuis quelques jours. 

Si les trois interprétations comportent probablement une once de vérité, il convient toutefois de revenir sur une métaphore qui pourrait résumer la situation, particulièrement aux médiateurs européens qui tentent actuellement de réussir là où tous, sans exception, ont échoué avant eux, dans leurs entreprises de « domestication » pour garantir la stabilité du Liban. 

Imaginons ensemble une Autriche libérée de l’Anschluss par une pression internationale. Malheureusement, l’Autriche, qui fait partie de l’espace vital nazi, n’arrive toujours pas à retrouver sa stabilité. Et pour cause : rien n’a changé à Berlin, où le régime nazi est bien enraciné.

Berlin continue de diffuser la même idéologie totalitaire et annexionniste, celle de l’espace vital, qui englobe l’Autriche, ses ressources, et permet d’exploiter Vienne comme une carte de négociation régionale.

Le régime nazi continue de bénéficier de l’indéfectible protection de certains États régionaux, l’un qui rêve de réduire une minorité turbulente chez son voisin instable, et l’autre qui, satisfait de la docilité du pouvoir en place à Berlin, continue de jouer le jeu de la lutte ancestrale de pacotille qui l’oppose au IIIe Reich.

Enfin, le régime peut compter sur des hordes d’alliés à l’intérieur de l’Autriche, qui sont prêts à tout pour éviter que Vienne recouvre sa vitalité, tourne définitivement la page du cauchemar nazi, et redevienne une démocratie rayonnante. 

Toute ressemblance avec la réalité serait, bien entendu, totalement fortuite. 


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