Sursauts et subterfuges 

Michel HAJJI GEORGIOU

21/11/2007

L’Orient-Le Jour

Tout le monde promet de démasquer les coupables, ceux qui cherchent à « semer le chaos », ceux qui veulent torpiller l’échéance présidentielle et allumer des brasiers partout dans la région. Il en était grand temps, et il reste à voir si la communauté internationale, représentée d’abord par le formidable et inépuisable Bernard Kouchner, viendra à bout de son pari. Et pour cause : à force d’alterner le chaud et le froid, le régime syrien et son allié iranien se croient devenus rien moins qu’intouchables. 

Il ne faut pas trop blâmer le premier. Tant d’années de gestes menaçants et de belles paroles de l’Occident pour le ramener sur le droit chemin – suivis, dans les effets, de la plus douce des stabilités pour les gardiens du régime – ne l’ont jamais empêché de poursuivre ses basses oeuvres dans la région, en Palestine, en Irak, et, surtout, au Liban. C’est d’ailleurs normal, la communauté internationale, depuis la fin de la Guerre froide, ne sait plus trop comment traiter avec les régimes staliniens, faute de cas pratiques. Et puis il y a, comme toujours, les intérêts israéliens à préserver. Dans cette phrase, les fanatiques de la linguistique pourront s’amuser à remplacer « les intérêts israéliens » par « le régime Assad ». Le mythe anecdotique de « la tanière du lion de l’arabisme », c’est désormais bien connu, n’existe plus que dans le discours préfabriqué de certains esprits sclérosés à la solde de Damas. 

Objectivement, on ne saurait trop blâmer Téhéran non plus. L’Iran est montré du doigt par la communauté internationale comme un danger potentiel énorme. En plus d’être une force de déstabilisation dans la région, moyen pour lui de se poser en négociateur et donc en mini-puissance localisée, il cherche à se doter du nucléaire, ce qui explique le peu d’enthousiasme (c’est un doux euphémisme) que l’Occident, à commencer par la France, possède à son égard. 

Il reste que personne n’est intouchable, et Damas et Téhéran devraient le savoir mieux que quiconque, surtout dans ce contexte de présidentielle libanaise. Les délires mégalomanes du président iranien seront sans doute de courte durée, vu la proximité des échéances démocratiques et le déficit de légitimité qui le touche progressivement. L’Iran ne pourrait longtemps entrer en conflit avec l’ensemble de la communauté internationale. Il a, au contraire, tout intérêt à se montrer beau joueur, puisqu’il a tout à gagner au change, en pratiquant la politique de la souplesse et de la dextérité. Les Iraniens, pourtant entraînés ces dernières années sur des pistes bien dangereuses par les Mahdivis, ont suffisamment de sagesse mystique ancestrale pour savoir se tirer d’affaire. À condition de bien le vouloir. 

Il convient d’être plus sceptique concernant le régime syrien dont la sagesse, ces dernières années, n’a pas été le point fort (encore un euphémisme). Pourtant, ce régime, obnubilé d’abord par son être et son bien être, pourrait lui aussi y trouver son compte. On lui a fait miroiter un retour dans le giron de la communauté internationale s’il consentait à laisser le Liban en paix. Comme toujours, Damas pense jouer au plus malin, en manifestant d’une part de la coopération dans les apparences et en continuant de l’autre, le dos tourné à l’Occident, à presser la gâchette sur la tempe des souverainistes libanais. Mais le subterfuge traditionnel ne fonctionne plus. À force de ne pas se renouveler, le stratagème a perdu de son efficacité. 

C’est bien là que réside le problème. Le tandem Téhéran-Damas pense peut-être pouvoir maximiser ses gains, et « défaire le projet américain au Liban », comme l’avait annoncé Khameneï. Mais à trop prendre ses désirs pour des réalités, il faut craindre un effet inverse. Quels que soient les fantasmes de Mahmoud Ahmadinejad, Nicolas Sarkozy n’est pas « un petit président amateur », loin de là. Il serait inconcevable qu’il cède du terrain au Liban face à l’Iran, encore moins face à la Syrie. Et le régime syrien n’a pas trop intérêt à se voir fermer la porte du processus de paix régional, d’Annapolis à Moscou, ; à devenir un véritable État-paria, dans tous les sens du terme, sans que plus personne ne puisse le protéger… 

Pour l’Occident, jusqu’à présent en tout cas, le défi irano-syrien a contribué à transformer la présidentielle en échéance régionale. Un manque de coopération serait, cette fois, rien moins qu’un casus belli. Le tribunal international ne devrait-il d’ailleurs pas initier ses travaux dès le début de l’année prochaine ?

Il est certain que le blocage est d’abord régional. Mais il faut aussi commencer à nettoyer chez soi. À considérer que le Hezbollah et les alliés de la Syrie n’ont pas de marge de manoeuvre pour faciliter la tenue de la présidentielle, que leur objectif soit, comme leurs maîtres, de torpiller l’échéance… soit. Qu’en est-il du problème chrétien, et particulièrement maronite ? Sans oublier les années de répression, de marginalisation, de bravoure et de résistance (à l’heure où d’autres communautés avaient décidé de subir en silence ou de jouir sans pudeur aucune), n’est-il pas un devoir aujourd’hui de dénoncer le comportement des principaux décideurs de la communauté à l’heure où tout le monde attendait d’eux une position historique ? 

Au nom de la démocratie, il y a toujours eu cette fierté chrétienne de maintenir le pluralisme au moment où les autres communautés optaient pour l’unité, et parfois même la fusion. C’est oublier que le comportement de plusieurs des dites « élites » politiques chrétiennes, maronites, n’a souvent fait que très peu cas de la démocratie. Au contraire, l’obsession a toujours été la tentation de l’union par la force, que ce soit par les armes, la pratique politique ou la violence annihilatrice du discours. L’objectif : Imiter l’autre, celui « qui est fort » par son unité, sa discipline, sa main de fer. Et, derrière cette volonté d’unification au nom de l’impératif de la survie communautaire, prédication perfide, se cachait la plupart du temps les intérêts d’une seule personne, un seul chef, un seul ego. 

Avant de jeter la pierre au système politique libanais, en déplorant que le patriarche maronite joue le rôle central qui lui revient actuellement, il faudrait se souvenir d’abord de Michel Chiha. Tout ce que le pouvoir temporel perd au Liban se fait à l’avantage du pouvoir spirituel. Si le patriarche assure aujourd’hui le commandement de la communauté maronite, c’est parce que les décideurs maronites, et certains d’entre eux beaucoup plus que d’autres, ont tout fait, depuis deux ans et demi, pour continuer à détruire ce que le régime syrien et ses alliés au Liban, passés et présents, ont commencé durant les quinze ans d’occupation. Tant que la frénésie du pouvoir continuera de primer sur le bien commun, la communauté chrétienne ne recouvrera pas son rôle de naguère, celui que le synode veut pour elle, celui de trait d’union entre les cultures, et de catalyseur de la citoyenneté et de la modernité dans le monde arabe. Au contraire, elle continuera, avec le concours de tous ses ennemis objectifs, d’imploser et, pire, de s’enferrer dans une logique de minorité. 

Par-delà les paramètres de politique régionale et de sociologie communautaire locale, il reste une évidence à mettre en relief. Ce que cette crise présidentielle prouverait, c’est que le système consensuel ne fonctionne plus, que la règle de la majorité est inefficace dans ce pays, que rien n’est jamais bien sérieux sur le plan institutionnel en ces contrées du tiers-monde. 

Cette image, c’est celle que le 8 Mars cherche à manipuler dans une de ses manipulations routinières. À titre d’exemple, l’opposition affirme ainsi être pour le dialogue, et son langage n’est qu’insultes et sarcasmes, les députés du 14 Mars retranchés à l’hôtel Phoenicia ne le savent que trop bien. De la même manière, elle essaie de mutiler le système consensuel en le transformant en un régime hybride qui échapperait désormais à tout principe démocratique. Ainsi redéfini, défiguré, le système consensuel ouvre désormais la voie à tous les excès et toutes les déviations, et finit même par établir une dictature de minorité sur la majorité, au nom du compromis ! 

Partant, ce serait désormais à la majorité d’accepter le candidat à la présidentielle que la minorité aura gracieusement décidé de désigner ! Le monde à l’envers. 

Inutile de dire qu’une telle formule d’entente – et il serait fort préférable pour le Liban qu’entente il y ait –, si elle est approuvée, contribuera à établir encore plus de précédents dangereux. 

Face à un problème de culture démocratique, déficitaire chez l’autre, il faut réagir par un sursaut démocratique. Sinon, le ridicule peut finir par tuer. Pas que des hommes, mais des démocraties, aussi. 


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