Délit d’incohérence

Michel HAJJI GEORGIOU

04/12/2007

L’Orient-Le Jour

Au nom de l’impératif et de la raison d’État. Au nom aussi de la sécurité, pour éviter le vide, le chaos, la guerre… Pour ne pas tout perdre, on peut perdre un peu moins, et tant pis, on pourra toujours se rattraper ensuite, et sauve qui peut.

Nous sommes bien dans la logique du compromis, mais le plus moche des compromis, celui qui porte sur les principes élémentaires. Un compromis sur la cohérence. Et que reste-t-il, à la fin, sinon le luxe à la fois parfaitement inutile et pourtant si nécessaire, de rester cohérent, certes envers les autres, mais d’abord et surtout envers soi-même ?

La question n’est pas de savoir si Michel Sleiman serait ou ne serait pas un bon président de la République s’il vient finalement à être élu : il faudra le juger sur ses actes, passés les premiers temps de son mandat. Il faudra aussi qu’il soit, dans ce cadre, meilleur que ses prédécesseurs militaires à la tête de l’État qui tous, sans exception aucune, mais à des degrés différents (Fouad Chéhab n’est évidemment pas Émile Lahoud), ont utilisé le savoir-faire de l’uniforme pour crucifier les libertés publiques et ouvrir la voie à la censure.

Le problème ne réside pas à ce niveau. Le problème ne réside pas non plus uniquement au niveau du tandem Amal-Hezbollah, qui a depuis longtemps affiché haut ses couleurs. Les armes du Hezbollah sont utilisées vers l’intérieur, comme élément déterminant dans les joutes politiques. La présidentielle n’a fait que le confirmer pour de bon. Le problème est encore moins au niveau du général Aoun, qui rêve de la présidence depuis longtemps, et qui est parfaitement conséquent avec lui-même sur ce point : il fera tout et n’importe quoi pour y parvenir.

Le véritable problème, cette fois, est ailleurs. En 2004, le Rassemblement du Bristol a initié sa campagne contre la reconduction d’Émile Lahoud en se fondant sur trois « non » : « non » à la tutelle syrienne, « non » à la militarisation de la vie politique, « non » à l’amendement de la Constitution pour une personne. En adoptant – « raison d’État » oblige – la candidature du général Sleiman, le Bristol de naguère a renoncé à des principes qu’il défendait il y a quelques semaine encore.

L’incertitude est totale concernant les rapports réels du commandant en chef de l’armée avec le régime syrien. Il y a quelques semaines encore, certains ténors du 14 Mars l’accusaient d’être le deus ex-machina que Damas parachuterait pour « éviter » le chaos au Liban, en bon pompier-pyromane. Va-t-on vers un retour à une situation anté-14 mars 2005, ou pourra-t-on préserver souveraineté, indépendance et libertés ? Rafic Hariri est-il mort une deuxième fois dimanche, et avec lui le tribunal international ? Que restera-t-il, avec l’avènement du nouveau mandat, du combat de Samir Kassir, de Gebran Tuéni et de tous les autres ? Quant aux armes du Hezbollah, l’on peut rester légitimement sceptique sur l’équation « armée vs résistance » sur laquelle misent certains 14 marsistes…

Les diatribes sur la « militarocratie », elles, sont valables pour Émile Lahoud et Michel Aoun. Le commandant en chef de l’armée, lui, ne subira pas le même traitement : le voilà maintenant porté aux nues par ceux qui, il y a quelques années encore, fustigeaient la décadence arabiste tiers-mondiste, nettement perceptible dans l’avènement des généraux, certes sans uniforme, mais avec la mentalité de l’uniforme.

Il reste enfin l’amendement de la Constitution. Il faudra remercier Ghassan Tuéni, Solange Gemayel, Nassib Lahoud, Carlos Eddé et Boutros Harb pour leur position de principe, pour leur honnêteté et leur cohérence minimale. Les temps de Michel Chiha sont bien révolus : la Constitution n’est plus qu’une catin que l’on viole sans scrupules, et ceux qui la violent sont les mêmes qui prétendent la défendre et la respecter.

Ouf.  Il n’y aura pas de guerre civile, l’hérésie du « chaos organisé » prendra fin bientôt (si l’Iran se décide à adopter le commandant en chef de l’armée), et un nouveau président siègera au plus tôt à Baabda. Le revolver sur la tempe, la majorité a sauvé la République du pire…

Du moins c’est ce que l’on veut bien croire pour le moment, en attendant des jours meilleurs.

Mais à quel prix… 

Se sacrifier pour la République, c’est du génie.

Mais prendre le risque, pour cela, de sacrifier la République, cela pourrait malheureusement s’avérer n’être que de l’amateurisme.


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