Michel HAJJI GEORGIOU
06/12/ 2007
Allocution prononcée lors de la remise du Prix Rami Azzam du jeune écrivain.
Monsieur le ministre de la Culture,
Monsieur le ministre et président de l’Amicale des Anciens du Collège Notre-Dame de Jamhour,
Révérends pères,
Messieurs les professeurs de Rami Azzam à travers les années,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Je ne crois pas aux hasards.
Je ne crois pas non plus à la fatalité.
L’homme peut toujours choisir, et bien choisir, laissant loin derrière lui les sentiers, bien peu tentants, de la résignation.
Il y a, avant tout et par-dessus tout, le libre-arbitre, la volonté, la possibilité de s’élever au-dessus des contingences pour communier avec la Beauté et la Vie, comme l’avait révélé Rainer Maria Rilke à un autre jeune poète.
La Beauté, la Vie et la Grâce sont partout.
Il suffit d’ouvrir les yeux, d’apprendre à bien regarder.
La Beauté, nous murmure Rami dans son poème « À qui a envie de lire » avec ce sourire moqueur qui sait, et dont lui seul à le secret, est un apprentissage permanent.
Plus l’on cesse de rechercher la perfection, dont Dieu, selon lui, est le détenteur exclusif, et plus la Beauté se révèle à nous et nous emporte…
Elle est partout et, désormais, tout tourbillonne, et rien n’est plus comme avant. La Beauté, nous dit Rami, est dans la diversité, loin de l’identique, de ce qui est uniforme.
La Beauté est donc dans la spécificité, ce qui fait qu’une chose ou une personne est ce qu’elle est. « Je t’aime pour qui tu es », répond-il à celle qui se lamente en disant : « Je n’aime pas qui je suis ».
Tout cela, Rami Azzam en était certain, et, ensemble, dans les dernières années de notre adolescence, nous avons conspué le déterminisme de Camus et les abysses de Nietzsche, célébré la Beauté avec Oscar Wilde et fredonné une certaine anarchie libératrice avec Brassens…
Mais pourquoi donc ai-je commencé cette allocution par une introduction sur le hasard et la fatalité, avant de m’engager à mon tour sur les sentiers de la Beauté ?
Je m’explique.
Rami parle désormais au vent, et le fait qu’il nous envoie cet univers de poèmes de son éternité, en véritable créateur d’amour et de lumière, n’est pas tout à fait anodin.
La plupart d’entre vous le connaissent bien.
N’a-t-il pas toujours voulu transmettre un message bien déterminé au bout d’une de ses facéties ?
Les choses les plus graves, n’a-t-il pas toujours trouvé le moyen de les aborder avec sérieux et responsabilité certes, mais aussi et surtout avec humour et dérision, le sourire aux lèvres ?
Je suis, comme Rami, un enfant de la guerre.
De ceux qui n’ont pas eu d’enfance.
De ceux qui, comme Rami le dit dans les premières pages de ce recueil, ont pris très tôt, beaucoup trop tôt, conscience de la décomposition du monde, qui ont pleuré, non pas en raison de cette métaphorique piqûre d’abeille…
Rami raconte qu’à Feytroun, il s’interdisait de pleurer lorsqu’une abeille le piquait.
Il fallait être fort.
Le symbole lui-même est fort.
Dans la tourmente de la guerre, dans le déluge de la violence, il fallait déjà, tout jeune, être un homme parmi les hommes, et de concevoir qu’il est aussi possible de vivre parmi les bêtes. Mais sans pour autant perdre son âme d’enfant.
Comment, sinon, survivre à la cette violence omniprésente ?

Je me souviens qu’en 2001 ou en 2002, un ou deux ans avant son départ, lorsque nous étions de passage à Feytroun, Rami avait insisté pour me raconter ses souvenirs d’enfance, cet univers tellement intérieur qui est désormais accessible à tous dans les premières pages de ce recueil que nous vous présentons aujourd’hui. J
Je me souviens surtout de cette phrase, prononcée avec recueillement, inquiétude, avec un pincement au cœur que je ne lui connaissais que très rarement : « Tu vois, cette descente, là-bas, et, plus loin, cette vallée ? C’est là que s’arrête l’univers de mon enfance. Mon père me disait que, passé ce cap, il y avait les soldats syriens et la guerre, qu’il ne fallait pas aller là-bas. Je savais que c’était un autre monde là-bas. Je savais que c’était l’enfer ».
Ah, cette figure du père, cher Pascal… Combien a-t-elle marqué le fils.
Combien lui a-t-elle rendu l’image d’un héros, là où si peu d’enfants ont l’opportunité, l’extraordinaire chance d’ériger leur père en modèle…
La figure du père, ce messager qui annonce, avec ces yeux, la fin de l’enfance idyllique, préservée le plus longtemps possible de l’atrocité du monde, un certain jour d’octobre 1990. Qui annonce aussi le début de l’adolescence, puisqu’il pousse nécessairement, inexorablement Rami sur le chemin de l’engagement…
N’est-ce pas donc cette volonté de tout survoler, cet amour absolu de la liberté que vous lui avez transmis, ce jour où, petit enfant, vous lui avez offert, à Feytroun, cet avion en caoutchouc qu’il n’a plus jamais oublié ?
Ne lui avez-vous pas dit : « Cet avion, Rami, lance-le et il n’atterrira jamais, ça, c’est toi, c’est ta vie. Souviens-toi, à chaque fois que tu verras ce ciel bleu, que l’avion vole là-haut ».
N’est-ce pas cet avion, cette volonté d’absolu qui a habité le jeune Rami, cette exigence de mieux, cette énergie de vouloir-vivre qui le laissait animé de cette flamboyante force, de cette fougue fracassante, par-delà toutes les déceptions, toutes les blessures, toutes les fêlures… ?

Chers Régina et Pascal,
Vous avez donné à Rami très tôt ce que certains n’auront et ne trouveront jamais : un sens à la vie, un objectif, un rêve, des milliers de rêves… Cet avion en caoutchouc continue à faire, et malgré le départ de l’aviateur, de grands tours dans le ciel, puisque nous sommes tous réunis ici ce soir et que Rami continue à voler, toujours plus haut, vers des cieux inaccessibles, et plus bleus que le plus bleu des bleus…
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Pardonnez-moi si je vous parle de la guerre, alors que, je l’espère, d’autres parmi nous ici ce soir retiendront la Beauté. Il ne s’agit pas de ma part d’une défaite devant l’horreur, une horreur dont on continue au demeurant de nous menacer chaque jour. C’est d’ailleurs là que continue d’intervenir le témoignage de Rami.
Je me suis promis ce soir d’oublier un moment les méandres de cette non-politique, de cette insupportable non-odeur incolore de mort que nous subissons chaque jour et qui continue de nous emporter, tous les jours un peu plus, à la dérive.
Mais je veux être fidèle à Rami.
Il ne saurait y avoir de coïncidence, ses poèmes constituent un signe de plus, l’écho d’un message qu’il cherche à nous adresser ici, maintenant, tous les jours, pour l’éternité.
Il ne s’agit en rien d’une résignation devant l’horreur, mais, bien au contraire, d’un cri de vie pour une aurore toujours renouvelée, d’une transcendance permanente de la médiocrité et de la mort par un formidable élan de vouloir-vivre…
« Il y a des endroits où l’on cesse de vivre
Dans le temps pour vivre dans le sang.
Et tous les jours deviennent un seul grand jour
Où se succèdent sans fin le jour et la nuit ».
En messager de vie au ton quasi-prophétique, Rami nous adresse, maintenant, ces vers en guise d’avertissement.
Écoutons-le maintenant, demain, toujours.
Il n’est jamais trop tard.
Je vous remercie.
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