(Génération perdue) Recherche Gebran Tuéni désespérément 

Michel HAJJI GEORGIOU

13/12/2007

L’Orient-Le Jour

Intouchables ? Sûrement pas.

Vulnérables, même, très vulnérables.

Vous êtes fiers de votre armée, qui a vaincu à Nahr el-Bared, qui est ressortie grandie, grandiose, de son baptême de feu ? Votre armée, qui vous protège, pensez-vous, eh bien, nous pouvons l’atteindre à la tête, au coeur, nous pouvons l’abattre.

De la même manière qu’hier, nous avons abattu la liberté à travers Gebran Tuéni et Samir Kassir, la jeunesse et l’avenir à travers Pierre Gemayel et Bassel Fleyhane, l’ouverture et le dialogue à travers Georges Haoui et Antoine Ghanem, la toute-puissance à travers Rafic Hariri, l’audace à travers Walid Eido, l’innocence à travers tous les civils, Charles Chikhani en tête, l’esprit de résistance et l’honneur à travers tous les soldats de Nahr el-Bared.

Nous pouvons tous vous atteindre : la presse, les médias, l’armée, la classe politique, les citoyens, les jeunes. Personne n’est à l’abri. D’ailleurs, nul ne peut vous protéger.

Nous vous frapperons aux premières lueurs de l’aube. Qu’il y ait ou pas des cars pleins d’écoliers ne nous pose aucun problème de conscience. Nous n’avons pas de conscience. Nous n’avons aucun sens de la morale.

Nous n’avons que du ressentiment, de la haine. Nous sommes des barbares dans l’âme, mus par une énergie de destruction. Nous nous réjouissons de la détresse, du deuil, du désespoir, de la mort. Nous nous nourrissons du sang qui coule de vos élites, de vos chefs.

Nous continuerons à vous avoir un par un, jusqu’à vous humilier, vous réduire au silence, vous soumettre, vous anéantir, et personne ne fera rien pour vous.

Toutes les démocraties du monde ne peuvent rien contre la puissance de la tyrannie, et les voilà qui contemplent votre malheur sans bouger, tandis que nous, nous continuerons à jouir de l’impunité la plus totale.

Vous êtes faibles parce que vous aimez la vie.

Regardez-vous, d’ailleurs : vous êtes risibles

Est-il seulement nécessaire de nommer, une fois de plus, celui auquel ce monologue sied comme un gant ? Il faut lui reconnaître l’horrible mérite de tenir ses promesses. Ne nous avait-il pas prévenus, il y a bientôt trois ans, qu’il « détruirait le pays » sur nos têtes ? Il faut également lui témoigner une sinistre admiration : il a réussi le rarissime exploit d’associer la sécurité et la liberté dans le martyre, le feu, le sang et la douleur, entre le 12 décembre 2005 (Gebran Tuéni) et le 12 décembre 2007 (François el-Hajj), alors qu’à travers le monde, ces deux notions continuent d’entretenir des rapports compliqués, en ces temps de lutte contre le terrorisme. 

Ce qu’il souhaite faire (manuel d’usage pour ceux qui continuent à se cacher derrière des explications vaseuses et inconsistantes) ? Bien évidemment détruire toutes les institutions, et il faut lui concéder qu’il est largement en train de gagner la partie, avec la pleine contribution des Libanais eux-mêmes. N’a-t-il pas toujours misé sur les divisions internes pour mieux asseoir sa domination, allumé les brasiers pour mieux les éteindre ? Ne le savons-nous pas tous parfaitement, avant de foncer, tête baissée, instinctivement, dans le piège, en nous accusant les uns les autres ? Et, pendant ce temps, on laisse les autres mourir. La désunion nous affaiblit, génère les apories mortelles qui menacent le système immunitaire du Liban, l’existence même du pays. Nous en sommes les victimes conscientes et résignées, consentantes, et peut-être même, quelque part, coupables. 

La profession de foi de Gebran Tuéni, le 14 mars 2005, était prémonitoire. Elle est née spontanément, ce jour-là, à la vue de l’océan de vie rouge et blanc, place de la Liberté. Mais l’unité a été rompue. Pourtant, il faut se souvenir que le rétablissement de l’indépendance, de la souveraineté et des libertés publiques n’a été rendu possible que par les apports cumulatifs des différentes composantes libanaises à ce combat. Il a fallu, faut-il encore une fois le rappeler alors que les Libanais s’entredéchirent honteusement – au plus grand bonheur de ses deux voisins, d’ailleurs alliés objectifs –, Michel Aoun, Bkerké, Kornet Chehwane, Walid Joumblatt, Rafic Hariri et tant d’autres encore pour que la dynamique de l’intifada de l’indépendance prenne son essor. Tant d’erreurs ont été commises depuis, plus ou moins graves, de toutes parts, et toutes ont contribué, directement ou indirectement, à renforcer le camp de ceux qui ont proclamé depuis le début leur volonté d’étouffer dans l’oeuf le printemps de Beyrouth. 

Entre 1990 et 2005, toute une génération de jeunes résistants a souffert pour permettre au Liban de recouvrer son âme et débarrasser le Liban de cette plaie qu’était l’occupation syrienne. Par-delà les zaïms, souvent divisés, elle a su s’unir pour une cause commune et partir à la recherche de nouveaux mentors au sein de la société civile, notamment Gebran Tuéni et Samir Kassir. C’est d’ailleurs à n’en point douter la lutte de toute cette génération de jeunes indépendants et de partisans de toutes les composantes souverainistes sans exception, aussi bien dans les rangs du mouvement estudiantin que de la presse et de la société civile qui a symboliquement été récompensée dimanche dernier par le Nahar el-Chabeb et l’Association mondiale des Journaux, à travers le Prix international Gebran Tuéni pour la liberté et les droits de l’homme. Cette même génération dont les réalisations menacent de disparaître aujourd’hui en raison d’une cécité politique intolérable, inconsciente, immature… 

Être fidèle à Gebran, c’est reconnaître que beaucoup ont été infidèles, à différents degrés. C’est reconnaître que la flamme vacille, même si elle ne s’éteindra pas, n’en déplaise aux fossoyeurs. C’est reconnaître que les gardiens de la flamme, les jeunes, sont aussi décevants. C’est avoir la force d’admettre, sans pour autant jamais renoncer, que le pays fout lentement le camp sous le regard impassible du monde entier, que la violence l’emporte parfois sur l’énergie de vie, le pessimisme sur l’espérance. 

Parfois, seulement. On a toujours des moments de faiblesse. L’aube finit inexorablement par se lever. Et c’est la tête haute et le regard fier, la main levée vers l’infinie bleuité du ciel que Gebran Tuéni continue de ressurgir, éternellement vivant, pour nous exhorter à être sans cesse fidèle au serment de cette nouvelle indépendance. 

Il faut écouter Gebran. Il n’est peut-être plus aussi disponible qu’auparavant, mais il a encore tellement de choses à dire, tout un patrimoine qui se heurte aujourd’hui à un mur horrifiant de surdité. Il faut pour cela, bien sûr, qu’on veuille bien écouter. Même si ça fait mal. Le péché mignon et nécessaire de Gebran Tuéni n’était-il pas de remuer et troubler les consciences qui dorment si tranquillement qu’elles s’enkystent dans la pourriture du confort et de la facilité ?


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