Chanter sous le ciel d’Assad 

Michel HAJJI GEORGIOU

13/01/2008

Imaginons un instant — pure hypothèse de pensée — qu’un chanteur français ou polonais, figure tutélaire de son peuple, se produise à Berlin, quelques mois à peine après la libération de son pays, alors que le régime nazi tient toujours debout.

L’image a de quoi surprendre.

Pour ne pas dire choquer.

C’est pourtant exactement à cette aune qu’il faut mesurer la controverse soulevée par la prestation de Feyrouz en Syrie, à l’occasion de l’événement Damas, capitale culturelle du monde arabe.

D’aucuns se sont scandalisés qu’une partie du camp souverainiste s’indigne de la venue de notre icône nationale à Damas, au nom de l’idée qu’il serait sacrilège d’introduire la politique dans l’art.

Soit.

Mais c’est oublier — Emmanuel Mounier le rappelait — que la politique est en tout.

Partout où la vie humaine se donne à voir, elle est là.

Tout ce qui relève de l’espace public, du commun, de la Cité, est politique.

Y compris l’art.

Cela ne signifie pas qu’il faille soumettre l’art aux pesanteurs idéologiques — c’est là l’apanage des régimes totalitaires.

Au contraire.

Mais l’art n’est pas hors du monde.

Il est présence, il est voix, il est geste dans la Cité.

Et la question n’est pas tant celle de l’engagement ou de la neutralité de l’artiste.

Tout le monde n’a pas vocation à chanter pour une cause ou contre une oppression.

Mais nul n’ignore non plus — surtout au Liban — la puissance de la musique lorsqu’il s’agit de dire quelque chose du monde.

Qu’aurait été le mouvement des droits civiques sans les voix de Bob Dylan, de Joan Baez, sans le souffle musical qui portait les marches de Martin Luther King ?

Qu’aurait été la contestation de la guerre du Vietnam sans For What It’s Worth, The Unknown Soldier, Fortunate Son, Gimme Shelter, Give Peace a Chance… ?

L’espoir contre l’Apartheid sans Biko, sans ces refrains venus de loin pour briser les murs du silence ?

Et tant d’autres combats : contre le nucléaire, contre la misère, contre la fatalité.

Chanter est, toujours, un acte public.

Et lorsqu’on le fait au-delà des frontières, au nom d’un peuple ou d’un imaginaire national, cela devient, qu’on le veuille ou non, un acte politique.

À plus forte raison, lorsque la personne concernée est un mythe vivant, l’un des fondements sensibles du Liban contemporain.

Car Feyrouz n’a jamais chanté seulement des chansons.

Elle a, depuis toujours, chanté un Liban libre, debout, multiple, vigilant à son identité et ouvert sur le monde.

Elle a chanté le rêve d’un pays où la vie, la beauté et la liberté sont plus fortes que la nuit.

Comment imaginer que ce rêve puisse s’incarner dans un espace qui l’étouffe ?

Un espace froid, figé, monolithique.

Un espace dont l’obsession est précisément de détruire ce que Feyrouz a toujours chanté.

Qu’une telle initiative suscite émoi, colère ou incompréhension chez ceux qui portent encore les stigmates de la barbarie du régime syrien n’a rien d’étonnant.

Ce serait même l’inverse qui serait troublant.

On peut bien sûr comprendre qu’elle veuille chanter pour le peuple syrien.

Lui, plus que tout autre, mérite d’entendre encore une voix de lumière.

Car le régime baathiste n’est pas la Syrie ; la Syrie est bien plus vaste que ses geôles.

Et ce peuple-là, brisé, humilié, a sans doute plus que jamais besoin d’un chant de vie.

Mais proclamer Damas capitale culturelle, aujourd’hui, alors que des milliers d’hommes croupissent dans les prisons du régime, revient à élever en modèle un pouvoir assassin.

C’est lui offrir, sans fard, une relégitimation. 

Or, la seule culture que ce régime diffuse depuis des décennies est une culture de mort.

Et ce sont les démocrates syriens qui, aujourd’hui, en sont les premières victimes.

Au fond, la question dépasse la Syrie.

Elle dépasse même Feyrouz.

Feyrouz est libre de chanter où bon lui semble.

La liberté est indivisible.

Et toute injonction au boycott, d’où qu’elle vienne, est aussi absurde qu’inefficace.

Cela, les parangons du terrorisme intellectuel, les plumes exécutrices qui jouent maintenant aux vierges effarouchées, devrait le comprendre une fois pour toutes. 

Personne ne cherche à empêcher la diva de faire ce que bon lui semble. 

Personne n’en a d’ailleurs le droit.

L’appel qui lui est adressé n’est ni une menace ni une sommation.

C’est un appel au cœur.

Un appel à la raison.

Les assassinats politiques incessants, les tentatives de déstabilisation du Liban par Damas au quotidien, nourrissent la polémique jusqu’à l’absurde.

Et pourtant, oui, Feyrouz serait magnifique si elle pouvait chanter son Liban sous le ciel d’Assad.

Le peut-elle seulement ?

Le jour viendra, peut-être, où son concert à Damas passera inaperçu.

Ce jour-là, les Syriens auront gravi les cimes de la liberté.

Et avec elle, debout, ils pourront entonner à pleine voix :

Tlaana aal horriyé.


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