Michel HAJJI GEORGIOU
13/01/2008
Notes pour une conférence organisée par Maharat.
Un peu comme dans le Boulevard du temps qui passe de Georges Brassens, une nouvelle génération de journalistes se pare aujourd’hui de la tunique immaculée de « l’objectivité » pour condamner, au nom d’une bien-pensance qui eut fait rougir Tartuffe de plaisir, toute une école de collègues. Ces néo-savonaroles se considèrent comme les dépositaires unique du savoir et de l’éthique journalistique, et prônent, de ce fait, une politique du « juste milieu » journalistique, qui ressemble beaucoup plus à du manque de courage qu’à de la déontologie.
Le gris dans toute sa splendeur.
Mais cette attitude condescendante semble être propre à un temps qui met de plus en plus en valeur une certaine médiocrité au nom de la symétrie, quitte à condamner comme du vice tout ce qui refuse de se ranger sous un moralisme étroit – et qui plus est, de façade.
L’opportunisme outrancier est le pire manquement à l’éthique et à la déontologie. Hurler à l’éthique en pointant du doigt les autres, tout en usant soi-même des moyens les moins éthiques pour « forcer » la réussite sociale… c’est là, sans doute, le paradoxe ultime de ces parangons de vertu.
L’objectivité dans le journalisme… est un horizon.
Elle est ce vers quoi l’on tend, en sachant que toute parole humaine est située, chargée d’un contexte, d’un regard, d’une mémoire, d’une histoire.
Être objectif ne signifie pas être neutre ou désincarné.
Cela signifie être honnête : avec les faits, avec les sources, avec soi-même. Avec les autres aussi.
D’abord.
L’éthique journalistique n’est pas une attitude de bureau, un format ou un style d’écriture.
C’est un style de vie.
Le bon journaliste ne cherche pas à s’effacer : il cherche à ne pas trahir.
Il reconnaît ses angles morts, travaille à les éclairer.
Il distingue entre engagement et déformation, entre empathie et manipulation.
Il existe au Liban, il a toujours existé et il existera sans doute toujours un journalisme engagé.
Dans la bouche des jeunes loups puritains, cela constitue une insulte.
Le journaliste engagé est un idéologue. Une émanation de la Pravda.
Pourtant nul ne saurait taxer Ghassan Tuéni, Georges Naccache, Michel Chiha, Kamel Mroué, Salim Faouzi, Gebran Tuéni ou Samir Kassir – pour n’en citer que quelques-uns – de n’avoir pas été de grands journalistes parce qu’ils se sont engagés.
Le journalisme d’investigation, le reportage, l’information est un monde.
L’opinion un autre.
Le point de jonction entre les deux, c’est le respect des faits, la discipline et la rigueur intellectuelle, le souci de la vérité.
Quant à l’objectivité comme étalon de mesure… elle n’est qu’hypocrisie.
Le repère moral, ce n’est pas une objectivité inaccessible, c’est la bonne foi du journaliste.
Ce n’est pas le narcissisme de penser qu’on peut être neutre et omniscient, c’est l’humilité de travailler selon un code de déontologie et une exigence morale exceptionnelle.
L’engagement n’est pas incompatible avec le journalisme.
L’engagement est le journalisme.
C’est sa vocation.
Mais pas n’importe quel engagement.
Pas un engagement partisan, idéologique, motivé par des enjeux de pouvoir, à quelque niveau que ce soit.
La subjectivité engagée se doit d’être rigoureuse.
Une parole située, mais profondément éthique.
Et c’est peut-être ça, le vrai dépassement de l’objectivité : une subjectivité assumée, traversée de lucidité, au service du vrai, du juste, du commun.
Ce n’est pas du non-journalisme.
C’est peut-être, au contraire, la forme la plus élevée, la plus responsable, du métier.
Le journalisme engagé pour des causes – liberté, justice, vérité, vivre-ensemble, dignité humaine – ne nie pas l’éthique du métier ; il l’honore.
Il ne se vend pas à un homme ou à un parti : il se lie à un principe.
Il s’insurge contre le mensonge, l’oppression, l’injustice – quels que soient ceux qui les incarnent.
Il est contre-pouvoir, toujours, quel que soit le pouvoir, en fonction d’une grille de valeurs bien déterminée : libertés publiques, droits de l’homme, culture démocratique.
Ce type de journalisme assume un positionnement, mais il reste fidèle à la rigueur des faits, à l’exigence du doute, à la complexité du réel.
Il ne s’agenouille pas devant un pouvoir, il interroge.
Il ne prêche pas, il questionne avec ardeur.
Le biais, ce n’est pas l’engagement – c’est la soumission.
Le danger, ce n’est pas l’opinion – c’est le renoncement au travail, à la vérification, à la nuance.
Le journaliste de combat sait que l’écriture peut être une manière de veiller… et de résister.
Il est vrai que le rôle du journalisme dans le monde arabe a quelque peu dévié de sa trajectoire.
Le journaliste est devenu un acteur politique de premier plan – parfois au sens le plus étroit du mot.
Un agent inféodé au pouvoir et qui répète la vérité de ceux qui l’emploie, ou un opposant politique briguant un mandat.
La donne est encore plus faussée par la mainmise des milieux politiques et financiers sur les médias… ce qui n’est pas sans provoquer une aversion supplémentaire contre le journalisme d’opinion, assimilé à de la propagande.
Tout cela est vrai.
Mais il ne faut pas non plus mélanger torchons et serviettes.
Séparons le bon grain de l’ivraie.
En dehors des considérations politiques, les journalistes qui prennent le risque de s’exposer à des dangers graves dans des sociétés où les contre-pouvoirs n’opèrent plus, qui osent dénoncer les atteintes aux libertés, aux droits de l’homme, à la dignité humaine, à la finalité de la personne humaine… ceux-là sont souvent en danger de mort.
Ce n’est pas les frileux qui défendent la liberté en se cachant derrière leurs paperasse et leur dogmatisme pseudoéthique.
Le journaliste, c’est l’homme qui brise des tabous, se fait le porte-parole des causes perdues, apporte des réponses aux questions interdites.
Il n’a pas peur de monter au front. Il ne se contente pas de peser des questions. Il ne cherche pas le degré zéro de gravité pour ne pas se mouiller.
Il prend le contrepied de l’autocensure.
Sa mission est avant tout de promouvoir et de défendre la liberté d’expression.
Dans ce sens, le journalisme est une sentinelle, un guetteur à l’avant-poste de la République.
Parce qu’il n’y a pas de citoyenneté sans libertés, pas de cité sans citoyenneté, pas de nation, de champ public et de politique sans cité.
Le journalisme engagé, c’est celui qui témoigne et qui agit, mais qui reste aux aguets, de gardien discret de l’édifice démocratique, prêt à faire face à toute tentative de détruire cet édifice.
C’est pourquoi il constitue une cible privilégiée pour les ennemis de la démocratie.
Le journaliste engagé n’est pas un embedded journalist, biaisé, dénué de déontologie et d’intégrité.
Au contraire, il est, dans son essence même, un témoin de vérité contre les dérives démocratiques.
Entre le témoin – shahed – et le martyre – shahid – il n’y a en effet qu’un fil ténu.
Le journaliste engagé n’est pas un informateur, un enregistreur, ou un synthétiseur de manuels universitaires.
Il est habité par le souci de la chose publique, et n’a pas forcément d’aspiration à entrer dans le champ du pouvoir.
Il est la première ligne de défense de l’humanisme intégral.
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