La somme de deux impuissances  

Michel HAJJI GEORGIOU

14/02/2008

L’Orient-Le Jour

C’est avec bien de nuances – les nuances de circonstance dès lors que l’on aborde la  sphère diplomatique – qu’il convient d’analyser les dissonances apparues depuis quelque temps entre le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, et l’Élysée, plus particulièrement son secrétaire général, Claude Guéant, au sujet de certains dossiers. 

Ces divergences dépassent évidemment le cadre strictement libanais, puisque, sur le plan pratique, le chef de la diplomatie française a visiblement peu apprécié d’avoir été tenu à l’écart du traitement de questions importantes, comme celle des infirmières bulgares en Libye, au profit du style élyséen. 

De même, partisan farouche d’une diplomatie éthique et humaniste, celui qui inventa jadis le droit d’ingérence à des fins humanitaires, au nom du slogan « On ne laisse pas les gens mourir », aura sans doute été quelque peu irrité par l’accueil  réservé par Paris à certains dirigeants tels que Kadhafi, au palmarès bien peu reluisant en matière de droits de l’homme et de libertés publiques. C’est en tout cas ce que certaines sources dans les milieux des droits de l’homme, qui connaissent bien l’attachement de M. Kouchner à cette dimension de la diplomatie française, affirment dans la capitale française. 

Par ailleurs, il est rare qu’un ministre français des Affaires étrangères parvienne à imprimer autant sa fonction de son caractère et de sa personnalité, à imposer sa propre approche et à se démarquer du président de la République, surtout en période « présidentialiste ». D’autant, il faut le rappeler, que la diplomatie française fait partie de ce que l’on appelle le « domaine réservé » du président. Il s’agit là d’un facteur supplémentaire qui n’est probablement pas sans avoir un impact sur les relations entre le Quai d’Orsay et l’Élysée. 

Mais dire qu’il existe un « conflit » entre ces deux pôles de la politique française, c’est aller un peu trop loin. C’est plutôt d’une différence d’approche ou de style entre Bernard Kouchner et les conseillers diplomatiques de Nicolas Sarkozy qu’il faudrait parler, différence au demeurant parfaitement cristallisée aujourd’hui par la question libanaise, plus précisément par l’attitude à adopter à l’égard du régime syrien. 

Cependant, là encore, la nuance est de mise. Les constantes de la politique française sont les mêmes dès lors qu’il s’agit d’aborder le problème libanais. Aussi bien à l’Élysée qu’au Quai d’Orsay, des sources bien informées précisaient il y a quelques jours encore à L’Orient-Le Jour que Paris demeurera toujours intransigeant sur la souveraineté et l’indépendance du Liban et qu’il s’agit là d’une position définitive et irréversible de la part de la France. Pas de co-tutelle ou de co-gestion du dossier libanais avec la Syrie. De même, aussi bien à l’Élysée qu’au Quai d’Orsay, ces mêmes sources affirment qu’à moins que Damas ne fasse une démarche qui contribuerait au déblocage de la crise libanaise, il n’y aura pas de reprise d’un dialogue diplomatique entre la Syrie et la France, interrompu après la déroute de l’initiative Kouchner, fin 2007. Enfin, au Quai d’Orsay comme à l’Élysée, on affirme soutenir d’une manière indéfectible l’initiative arabe, du moment que Amr Moussa n’a pas jeté l’éponge, et on rappelle avec fermeté, à qui ne veut toujours pas comprendre, que Paris est pour un candidat de consensus au Liban, et qu’il n’y a que le général Michel Sleiman qui réponde actuellement à ce profil. 

Partant de ces constantes de la politique française, il apparaît évident que le différend entre Claude Guéant et Bernard Kouchner est d’origine méthodologique. C’est en effet ce qui ressort d’une analyse rapide du positionnement des deux hommes. Le premier continue d’affirmer qu’un dialogue avec la Syrie est inévitable parce qu’une solution au Liban passe nécessairement par Damas, sans pour autant s’engager dans une rupture profonde avec les constantes adoptées par la France sur le dossier libanais. Le second, profondément choqué par les attentats qui visent des civils et des personnalités politiques et sécuritaires, estime que le dialogue avec la Syrie est une perte de temps.

Bernard Kouchner semble avoir compris, à travers sa propre expérience, que tout dialogue avec le régime syrien contribue à octroyer autant de gages à celui qui apparaît inéluctablement comme le tueur à gages, celui qui possède un permis de tuer impunément au pays du Cèdre. Il paraît avoir compris ce dont l’irremplaçable Jacques Chirac avait bien rapidement pris conscience peu avant l’assassinat de Rafic Hariri. D’où la volonté du chef de la diplomatie française de miser beaucoup sur l’initiative arabe, convaincu que la seule pression efficace capable de contenir les velléités du régime syrien ne peut venir que des pays arabes, surtout dans la perspective du sommet de Damas. Cette position n’est d’ailleurs pas sans fondements, dans la mesure où les agissements de l’axe syro-iranien, aussi bien à Gaza qu’au Liban, et la surenchère aussi bien sur le plan du nationalisme arabe que de la cause palestinienne irritent visiblement certains pays arabes, surtout l’Arabie saoudite et l’Égypte.  

Cependant, le problème n’est pas tant dans les différences d’approche que dans la similarité des résultats (bien maigres) obtenus jusqu’à présent aussi bien par l’Élysée que par le Quai d’Orsay au niveau de la crise libanaise. Et pour cause : le régime syrien semble totalement imperméable au langage diplomatique d’une démocratie comme la France. Pour reprendre l’heureuse formule d’un ministre libanais, tout dialogue avec Damas est une ouverture, une aubaine, une « carotte » pour un régime en quête perpétuelle de légitimité sur le plan international. Parallèlement, il n’existe aucune possibilité, aucune velléité, de pression, aucun véritable « bâton », susceptible de dissuader les dirigeants syriens et les pousser à renoncer à leur politique de blocage et de déstabilisation au Liban. Il est même fort à parier que l’idée du « bâton » n’est pas très favorisée dans les cercles diplomatiques français, comme le prouve l’attitude de Claude Guéant, qui reste persuadé qu’une solution au Liban passe nécessairement par Damas. 

Sauf que, pour l’instant, mis à part les directives de déstabilisation données à ses relais libanais, la Syrie ne permet à rien de positif de filtrer en direction de Beyrouth. Et il faut convenir que c’est dans l’impuissance que se trouve confinée la diplomatie française, dans ses deux approches méthodologiques, celle des « faucons » et celle des « colombes ». 

Il va de soi que la France fait tout ce qu’elle peut, et certainement plus que ce qui est réellement en son pouvoir, pour aider le Liban. On ne saurait lui faire assumer quelque responsabilité dans le blocage, d’autant qu’il se trouve des Libanais pour paver la voie aux ingérences destructrices de Damas et de Téhéran, ingérences au demeurant couvertes par Israël et le Qatar.

Le problème n’est pas en France. Il est bien moins en France que dans certains pays européens (qui se reconnaîtront) où l’on continue de penser que caresser Damas dans le sens du poil permettra d’empêcher une déstabilisation au Liban (et de protéger les soldats de la FINUL), alors que c’est exactement l’effet contraire qui est obtenu à travers cette politique. Et le problème ne sera pas prêt d’être résolu tant que les pays de l’Union européenne n’adopteront pas une position plus ferme et plus radicale à l’égard de Damas, pour contenir son pouvoir de nuisance au Liban.

Bernard Kouchner a vu très loin lorsque, fin janvier, il a plaidé en faveur d’une position européenne commune à cet égard. Il y va de la survie du pays du Cèdre, qui aspire à reconquérir sa démocratie, à refaire son unité et à consolider sa souveraineté, et qui ne saurait être abandonné une nouvelle fois aux griffes d’un régime qui continue d’ignorer son droit fondamental à l’autodétermination.

Son droit à la vie. 


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