Apprentissages

Michel HAJJI GEORGIOU

26/03/2008

Éditorial paru dans le supplément spécial de L’Orient-Le Jour, Réinventer le Liban

La seule révolution possible, c’est d’essayer de s’améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. Le monde ira mieux alors.

Georges Brassens

« Selon une légende d’inspiration gnostique, une lutte se déroula au ciel entre les anges, dans laquelle les partisans de Michel vainquirent ceux du Dragon. Les anges qui, irrésolus, se contentèrent de regarder furent relégués ici-bas afin d’y opérer le choix auquel ils n’avaient pu se résoudre là-haut, choix d’autant plus malaisé qu’ils n’emportaient aucun souvenir du combat et encore moins de leur attitude équivoque. Ainsi, le démarrage de l’histoire aurait pour cause un flottement, et l’homme résulterait d’une vacillation originelle, de l’incapacité où il était, avant son bannissement, de prendre parti. Jeté sur la terre pour apprendre à opter, il sera condamné à l’acte, à l’aventure, et il n’y sera propre que dans la mesure où il aura étouffé en lui le spectateur. » 

La neutralité, ou plutôt l’incertitude de l’homme au ciel, aurait donc eu pour conséquence sa chute et, partant, le commencement de l’histoire comme terrain de rédemption. Telles sont les premières lignes d’Écartèlement, d’Emile Cioran (1979).

En anthropologie politique, le mythe de la régénération succède à celui du cataclysme. Le monde s’effondrerait en effet s’il n’était pas périodiquement réinventé, si l’homme cédait à la tentation de s’enliser dans la médiocrité, de renoncer à son pouvoir de création, de contempler en silence, impuissant, une répétition sans cesse renouvelée de sa chute. C’est bien pour cela qu’au Liban, l’on s’accroche, par l’énergie du désespoir, au mythe du Phénix qui renaît inlassablement de ses cendres.

Trois années se sont déjà écoulées depuis le printemps inachevé de l’an 2005, trois années durant lesquelles le mythe fondateur du phénomène allant du 14 février au 14 mars 2005 a été confronté à une véritable entreprise de destruction ; entreprise menée, du reste, par différents acteurs, à différents niveaux, avec différentes parts de responsabilité. 

On en viendrait presque à déduire de tous les malheurs qui se sont abattus sur les « révolutionnaire s» depuis trois ans que, pour citer Guizot, « les révolutions emploient presque autant d’années à se terminer qu’à se préparer ». Dans l’histoire des révolutions, on aura en effet rarement vu les vainqueurs obligés de se terrer dans leurs maisons pour échapper à la mort et à la vengeance des vaincus. Il faut bien convenir qu’en des contrées où les valeurs humanistes telles que le droit à la vie et l’universalité des droits de l’homme se heurtent toujours à la barbarie de certains régimes et de certaines croyances, les soulèvements pacifiques ne tiennent plus la route face au terrorisme, que Gandhi ou Mandela s’inclinent, dans la pratique, devant le « Vieux de la Montagne », Hassan as-Sabbah.

Toute société – surtout si elle se trouve en manque de rêve et d’idéal, pour reprendre Michel Chiha – a besoin de mythes fondateurs, dans un but évident de cohésion et d’ordonnancement de soi. La communauté des morts fait ainsi partie des éléments qui peuvent constituer le fondement d’une patrie. Il suffit de constater, au gré d’une balade dans les rues de Paris par exemple, combien les mots « morts » et « patrie » sont étroitement associés, l’un au service de l’autre. 

L’attentat du 14 février constitue, à sa manière, un mythe fondateur, et ce n’est pas uniquement en raison de l’identité et de la dimension de celui qui en périt. Il convient en effet de préciser que Rafic Hariri est « sacrifié » au moment où il s’apprête à mener la liste d’op position au régime syrien aux législatives de l’an 2005. Aussi bien dans le fond que sur la forme, l’attentat du 14 février réveille le souvenir d’autres assassinats, ceux de leaders devenus, pour la majorité des tenants de leur communauté, des symboles nationaux, des mythes libérateurs : Kamal Joumblatt, le 16 mars 1977, et Bachir Gemayel, le 14 septembre 1982, à titre d’exemple.

Le sentiment de répétition psychodramatique est d’autant plus fort que… c’est la même partie qui est tenue responsable de tous les crimes.

Le résultat sera une convergence de toutes les communautés – à l’exception des représentants de la communauté chiite – vers le centre de la capitale pour réclamer justice pour cette série de meurtres représentés par celui de Hariri – et, à travers la justice, le recouvrement du périmètre de la souveraineté.

Pourquoi revenir aussi longuement sur le 14 février 2005 ? Parce qu’il opère une véritable rupture dans le champ politique libanais. On en vient précisément à parler de souveraineté. Et s’il est effectivement possible de parler de souveraineté, c’est parce qu’il y a une refondation de l’unité qui se fait à la place des Martyrs, La collectivité qui se retrouve par sa volonté propre au centre de la capitale par-delà les appartenances résiduelles, communautaires et partisanes, est constituante de souveraineté. 

En d’autres termes, elle est constitutive d’une nation au sens déterminé par Sieyès, Les forces syriennes ne peuvent plus, dès lors, que se rendre à l’évidence et quitter le pays, d’autant que le soutien international à la nouvelle indépendance est sans appel. La conséquence directe de l’émergence du sentiment national et de la redéfinition du périmètre de la souveraineté est l’apparition progressive d’un état de guerre avec la Syrie et ses alliés au Liban, l’état de guerre étant consubstantiel à celui de la souveraineté.

Le plus pernicieux dans cette guerre n’est d’ailleurs pas dans la tentative de vider le champ politique de sa substance en torpillant les institutions. Il n’est pas non plus dans l’usage de la violence la plus brute pour exterminer les chefs de file du 14 Mars. Il est dans la mise en place d’un front interne pour provoquer l’implosion du modèle souverainiste et prouver son inaptitude à se constituer en collectivité souveraine. Cela va même jusqu’à la reproduction exacte des formes de mobilisation utilisées par le 14 Mars (le camp urbain) ou encore jusqu’à la mise en place de mythes parallèles autour d’autres personnalités assassinées, exaltant par là même un « modèle» restrictif de substitution et des « valeurs » totalement différents, le tout dans une logique et un but inverses…

Mais ce qui est aussi important que l’apparition de cette collectivité constituante du 14 Mars, c’est l’acte volontaire et individuel de citoyenneté qui en est à l’origine. Car cette citoyenneté a réellement existé dans le cadre d’un espace public et transversal, puisque multicommunautaire, la place des Martyrs… avant de disparaître aussitôt du champ politique au profit du retour des açabiyas traditionnelles, communautaires et partisanes, les jamaates, polarisées autour des zaamates.

Entre l’allégeance fusionnelle à la communauté et l’individualisme le plus forcené, le citoyen n’a jusqu’à présent aucune place dans l’édifice libanais. Dans un monde intellectuel progressivement dominé par la réflexion postétatique et postsociété civile, le Liban continue d’aspirer à voir sa « révolution » cesser sa dévolution et commencer enfin à évoluer vers ce qui devrait être son aboutissement naturel : l’édification de l’État de droit, l’épanouissement de la société civile et de la citoyenneté, et l’apparition des espaces publics, ses corollaires. 

Il va de soi que l’entreprise devrait être sous-tendue par un rejet total de la culture de la servitude volontaire, et un goût immodéré et idéaliste pour la liberté, puisque, selon Tocqueville, celui « qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir ».

L’ensemble de ce processus – de ces longs apprentissages – est impossible sans réflexion, et sans débat intellectuel et culturel continuels, dans la liberté d’expression la plus totale, sans garde-fous aucuns.


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