Michel HAJJI GEORGIOU
27/03/2008
L’Orient-Le Jour
… Car il faut que cesse enfin la sottise.
« La censure pardonne aux corbeaux et poursuit les colombes », dit un adage français bien sensé. L’ironie du sort veut cette fois que, dans l’affaire de l’interdiction de Persépolis par notre fabuleuse police des moeurs locale, corbeaux et colombes, persécuteurs et persécutés, inquisiteurs et « hérétiques » soient réunis autour d’une thématique commune : la persitude.
En somme, la mise à l’index de l’oeuvre de Marjane Satrapi serait, à première vue, un règlement de comptes entre quelques conservateurs iraniens, cachés sous l’uniforme de la Sûreté générale et de son commandant en chef, et réformateurs, créateurs d’un dessin animé subversif qui va provoquer illico presto, dès qu’il aura pollué l’esprit des spectateurs libanais, la chute du système du vilayet e-faqih…
Wafic Jezzini et les censeurs sagaces qui opèrent sous son ombrelle – et qui nous agacent –, ne s’y sont pas trompés. Il faut en effet interdire Persépolis. Sinon, la province libanaise risque de se révolter et de renverser le pouvoir central à Téhéran.
Mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin.
Pour faire preuve d’innovation, nos Gardiens de la Révolution locaux pourraient par exemple retirer des vidéothèques libanaises le long-métrage d’Oliver Stone, Alexander, biographie sur ce proto-sioniste et proto agent impérialiste acquis aux idées des « forces du 14 Février » d’Alexandre le Grand, qui daigna brûler Persépolis en 330 avant Jésus-Christ, et changer le cours de l’histoire.
Voilà une idée de scénario pour que le film répondre aux critères locaux d’exploitation tels que définis par notre bienveillante Sûreté, en l’occurrence « ne pas porter atteinte à un pays ami » : après avoir battu à plate couture Alexandre au Granique, à Issos et à Arbèles, Darius III brûle Athènes et pénètre la Macédoine en vainqueur. Couvert de honte, Alexandre est assassiné par ses généraux, et Darius III peut ainsi poursuivre tranquille sa conquête de l’Europe, diffusant autour de lui la culture perse et fondant une floraison de villes portant son nom…
Au moins, avec le plus récent 300, le problème ne se pose pas, puisque les méchants Spartiates, ces « 14 Fébruaristes » belliqueux d’antan sont écrasés par le roi-Dieu (eh oui, la fixation obsessionnelle sur l’adjectif « divin » date de cette époque) perse Xerxès aux Thermopyles.
Ouf ! On pourra continuer à voir le film sans problèmes, puisque les bons gagnent, les méchants perdent, et que notre amitié avec la Grèce ne s’embarrasse pas des mêmes convenances que nos rapports amoureux avec Téhéran.
… Et puis, dans un registre un peu plus paillard, pourquoi ne pas penser à réaliser le long-métrage le plus fracassant de tous les temps, en assemblant bout par bout toutes les scènes de nus et d’ébats amoureux censurés durant les quarante dernières années ?
Il y aura peut-être une once d’incohérence dans le résultat global, mais les spectateurs libanais, qui vivent comme on le sait dans l’ascétisme le plus total, seront tellement choqués de découvrir ce qu’est un corps nu ou un rapport sexuel qu’ils en perdront le fil de l’histoire…
Ce serait magnifique : on pourrait ainsi rendre un vibrant hommage à tous ceux qui se sont dévoués corps et âme, qui se sont sacrifiés à visionner toutes ses scènes torrides pour sauver les citoyens des abysses de l’immoralité, au risque de brûler soi-même dans les flammes de l’enfer…
Mais trêves de plaisanteries, parce que derrière le ridicule de la censure, qui fait sourire, il y a les lésions et les pathologies monumentales qu’elle crée au niveau de la société. Celles-là, le policier s’en moque : les uniformes font rarement preuve de grande pédagogie.
Censurer, ou confier à un organe de sécurité la décision de contrôler ce que le citoyen peut voir à la télévision, ce qu’il a le droit de lire dans les revues, ou encore ce qu’on consent à lui montrer au cinéma, c’est s’instituer en autorité morale à la place de l’individu, du citoyen.
Au nom de quoi ? Au nom de quel droit ? Au nom de quelle moralité ?
Quelle monstrueuse prétention, quelle gifle retentissante assénée au concept même de la citoyenneté !
Comment en effet éduquer à la citoyenneté par la censure ? La citoyenneté n’est-elle pas l’autre nom de la responsabilité ? La responsabilité n’est-elle pas le corollaire de la possibilité, pour l’individu, de faire ses propres choix en fonction d’un système de valeurs, de pouvoir distinguer entre ce qu’il juge comme bien et mal ?
Au nom de quoi un organe de sécurité – le même qui « prônait » il y a quelques années encore les vertus de l’auto-censure et qui n’hésitait pas, à travers une manipulation sordide des lois, à bafouer les libertés publiques, à prendre les journalistes en filature et à leur confisquer leurs passeports – s’autorise-t-il à se substituer aux facultés morales et intellectuelles d’un individu ?
La stupidité ne s’arrête malheureusement pas là.
Censurer Persépolis alors qu’il se vend en copies piratées dans la banlieue sud et partout ailleurs dans le pays, c’est indéniablement le comble du génie. Quand est-ce que l’on comprendra enfin dans ce pays que censurer à l’ère des téléchargements sur Internet et du boom technologique est une pratique rien moins qu’archaïque ?
À moins qu’on ne décide de faire comme un autre « pays ami », la Syrie, qui contrôle tout simplement Internet et interdit Facebook, entre autres signes d’une modernité renversante…
Mais le plus grave n’est pas dans tout cela.
Le plus grave, c’est que la Sûreté générale justifie sa décision par le fait que « la loi lui octroie la possibilité de prendre de telles décisions », c’est-à-dire de veiller à la moralité publique.
C’est au nom de cette pseudo-moralité publique que l’on écrouait, durant les années 90, les jeunes qui avaient des cheveux longs et qui écoutaient du « hard-rock ».
C’est au nom de cette moralité publique que Maurice Béjart n’a pu donner l’un de ses ballets au Liban, que le pourtant médiocre Da Vinci Code de Dan Brown a été jugé susceptible de menacer une Église deux fois millénaire (!) et donc interdit, que des pages entières de magazines français comme Le Point, L’Express ou le Monde de la Bible (!!) sont tout bonnement déchirés…
Par contre, il faut convenir que l’extraordinaire violence du discours « politique », surtout lorsqu’il fait état de « morceaux de torses, de bras et de jambes », ne choque pas nos censeurs. Au contraire, il épanouit les jeunes et leur permet de se prémunir contre l’obscurantisme. C’est ainsi que l’on forme un environnement sain…
La loi autorise effectivement la Sûreté à prendre de telles mesures. Les prérogatives de la Sûreté sont floues. Elles peuvent ouvrir la voie à toutes les déviations, à tous les abus. Et, au Liban, les contre-pouvoirs sont quasi-inexistants – c’est d’ailleurs aussi sur cet émoussement de la culture de la résilience que misent les forces obscurantistes.
Le problème de fond est à ce niveau, et il va falloir s’y attaquer très bientôt, tout de suite même. Il en va de l’identité même du Liban. On ne peut pas se prévaloir d’être le pays du pluralisme et du respect de l’autre et brimer les libertés publiques.
Aucun compromis n’est possible concernant la liberté d’expression. C’est sur cette base que les législations doivent être élaborées. Il s’agit là de la plus fondamentale des valeurs de la République.
Violer la liberté d’expression, c’est enfoncer tous les jours un peu plus, et de la manière la plus vile, une lame empoisonnée par le fiel des dictatures et des théocraties en plein coeur du pays du Cèdre.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
