Michel HAJJI GEORGIOU
30/04/2008
L’Orient-Le Jour
Quelques réflexions sur l’État et la souveraineté à l’occasion de l’anniversaire du retrait syrien.
« L’absence n’est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ? » s’interrogeait Marcel Proust. Impossibilité spatio-temporelle oblige, Proust n’avait pas en tête le Liban et les amoureux transis du régime syrien lorsqu’il se fendit de cette affirmation.
Pourtant, il aurait retrouvé chez nos amoureux transis qui pleurent comme des madeleines l’absence du tuteur, ce « père » brutal et despotique mais pourtant ô combien idéal – ou encore tout nouvellement idéalisé et réhabilité –, de quoi noircir des pages entières sur la question.
D’autant que cette semaine, nous sommes supposés célébrer en grande pompe le troisième anniversaire du retrait des forces syriennes et du démantèlement de l’appareil sécuritaire syrien. Supposés, parce qu’en dépit des réalisations importantes du Printemps de Beyrouth, il faut beaucoup d’aveuglement ou de fausse naïveté pour prétendre que la souveraineté du Liban a été rétablie et que le régime syrien s’est finalement découvert une touchante affection à l’égard du Liban.
Positionnements
Justement, le tour de force syrien – mais il faut moins rendre hommage aux manipulateurs que blâmer les manipulés, cela s’entend – a consisté, après sa mésaventure libanaise, à reprendre son vieux violon d’Ingres : le travail de sape, la déstabilisation, par acteurs libanais interposés.
Dès lors, l’entreprise, pour les néo-souverainistes, s’est retrouvée autrement plus délicate, puisqu’une partie locale, le Hezbollah, connue pour ses relations privilégiées avec le régime syrien, s’est ouvertement instituée en relais de ce dernier le 8 mars 2005.
Une autre partie, le CPL, connue ouvertement pour sa volonté de bouter la Syrie hors du Liban, s’est progressivement retrouvée dans une position de défense passive du régime syrien, conformément à une logique ultrasimpliste qui tient beaucoup plus du canonnier que du stratège et qui peut être résumée schématiquement par la formule suivante : si mon ennemi n’est plus devant moi, bien visible, c’est qu’il n’est plus là. Selon cette logique, Damas n’est plus au Liban, et, pire, ne souhaite pas y revenir.
Le danger de cette logique, c’est qu’elle a conduit le CPL, en dépit du bon sens et de sa propre ligne politique historique, à émousser la confrontation impérative entre les forces du 14 Mars et Damas.
Mieux encore, elle a permis d’ouvrir une brèche dans le système immunitaire du Printemps de Beyrouth. La situation n’a pas été en s’améliorant à travers l’accord CPL-Hezbollah.
Celui-ci permet au second – et aux forces régionales qui se cachent derrière lui – de se servir, par nécessité, de la couverture souverainiste du premier pour continuer à détenir le monopole des armes.
Il permet ensuite au premier de se servir (toute proportion gardée, parce que le rapport est inégal), toujours par nécessité, du second, pour régler des comptes avec le 14 Mars, notamment sur le dossier des prérogatives chrétiennes et de la présidence de la République.
La posture peut parfois mener à des excès de zèle, comme la surenchère en faveur du régime syrien, ou tout simplement l’absence de réaction lorsque le pire ennemi d’hier vous adresse une invitation à se rendre chez lui, parce qu’il a découvert, après vous avoir écrasé et exilé, massacré votre armée, capturé et torturé vos soldats, que vous étiez un adversaire « honorable ».
D’autant que maintenant, vous êtes plus faible, et que cela l’arrange parfaitement puisque, toujours selon les lois de la puissance et de la nécessité, il gagne ainsi un vassal supplémentaire, quand bien même vous refuseriez cette terminologie avilissante… mais vraie.
En d’autres termes, depuis le retrait syrien, l’ennemi du dehors est devenu un ennemi du dedans. La logique de l’ennemi du dedans, le régime syrien l’adore, puisqu’elle permet d’abord de dire au monde entier que le problème ne le concerne pas et que ce sont les Libanais qui s’entretuent loin de toute problématique libano-syrienne.
Elle lui permet ensuite de continuer à aspirer au rôle du Léviathan (injuste), ce despote qui viendra par la force écraser toutes les parties, et, partant, arbitrer et régler tous les problèmes.
Nécessités
L’altruisme n’a donc jamais été le point fort des tyrannies, pour lesquelles tout n’est que contingences en dehors de la nécessité, et pour lesquelles tout, en définitive, se rapporte exclusivement à la puissance et à la force.
Mais ce paramètre-là, et tout particulièrement en milieu chrétien, on cherche absolument à l’occulter, et le plus souvent par nécessité, justement.
Or il paraît intéressant de tenter de déconstruire par l’analyse toute une série de représentations bidons, apparues ex nihilo après le retrait syrien, et qui peuplent aujourd’hui certains discours idéologiques.
À titre d’exemple, certains, dont les représentants les plus éminents sont les Marada et leur chef, vont jusqu’à affirmer qu’il est tout à fait « honorable » pour eux d’entretenir avec la famille régnante à Damas bien plus que des relations de courtoisie, en s’imaginant, dans leur doux et dangereux délire, que ces rapports sont tout à fait horizontaux.
Cette drôle de conception de « l’honneur » est dictée par une seule nécessité, celle de se mettre sous la protection du plus puissant à l’échelle régionale pour pouvoir disposer d’une puissance imaginaire chez soi.
Il s’agirait, en d’autres termes, d’une sorte de relation de vassalité entre un baron féodal et son seigneur. Ou, plus approprié encore, d’une relation entre deux clans installés dans des pays différents et qui ne disposent pas de la même force, donc dont les rapports obéissent nécessairement à la règle du commandement et de l’obéissance.
Pourquoi donc mettre en évidence cette construction schématique ? Pour une raison bien simple : c’est celle qui fait, de la manière la plus claire et la plus flagrante, abstraction totale de tout espace territorial stato-national.
Chez les Marada, dans la logique actuelle, on ne semble pas trop s’embarrasser de ce genre de construction, le fief étant, par nécessité, et sous le prétexte de la relation « honorable » avec la famille au pouvoir en Syrie, plus proche de Damas que de Beyrouth. Et c’est là que le bât blesse, puisqu’il est naturellement impossible de parler de souveraineté ou d’allégeance nationale si le périmètre stato-national en lui-même reste vague et indéfini.
Le problème qui se pose justement depuis le retrait syrien du Liban est celui de l’État et de ses représentations, dans une perspective tout à fait spatiale. La pax syriana, instaurée par la botte militaire syrienne, a laissé la place au désordre, toujours sur instigation syrienne. Le résultat est que ce qui se tramait dans les coulisses durant l’ère syrienne, les affrontements entre projets communautaires opposés, a rejailli à la surface.
L’attentat contre Rafic Hariri, le 14 février 2005, puis le 14 mars 2005 ont conduit à terme la dynamique amorcée depuis 1982, qui fait que l’intérêt de la communauté sunnite est de devenir aujourd’hui une communauté souverainiste libaniste.
Ce même événement a placé le Hezbollah dans une dynamique opposée, qui s’écarte progressivement du libanisme depuis la révolution islamique en Iran, et plus précisément depuis 1982, pour assumer aujourd’hui le rôle de la défense du régime syrien au Liban.
Quant aux chrétiens, traditionnellement fer de lance du souverainisme, une partie d’entre eux s’est retrouvée prisonnière de la logique suivante : si les ennemis de mes ennemis sont mes amis, alors le régime syrien est aujourd’hui mon ami par hyperréalisme.
Au lieu de miser sur la mutation souverainiste chez les sunnites, le CPL considère qu’il s’agit d’un revirement effectué par nécessité, qu’il n’est pas fiable et qu’il est réversible. Ce qui est peut-être vrai, dans la mesure où l’histoire nous apprend que rien n’est irréversible et que la téléologie est une idéologie.
Cependant, cette logique le conduit à soutenir un parti, le Hezbollah, dont l’idéologie fait totalement abstraction du Liban, et qui plus est, au nom de l’alliance des minorités dans le monde arabe.
Les représentants politiques des sunnites, et avec eux une partie des chrétiens et du 14 Mars, se sont donc retrouvés dans une perspective territoriale stato-nationale, tandis que les représentants politiques des chiites, et avec eux une autre partie des chrétiens, se sont enferrés dans une logique spatiale qui ne conçoit plus l’espace géographique libanais que dans le cadre d’une alliance régionale transcommunautaire et transnationale.
Contingences
Comment parler de souveraineté, trois ans après le retrait syrien, alors même que les forces du 8 Mars se trouvent aujourd’hui dans une posture qui fait fi des présupposés même de la souveraineté ?
Quant au 14 Mars, formé dans sa plus grande partie de forces qui se sont ralliées tantôt par nécessité et tantôt par mariage de raison au projet de l’État, il a encore fort à faire pour montrer que, par-delà les circonstances, ses forces veulent véritablement créer l’État et non pas s’en servir comme du bon vieil outil de légitimation.
En fait, pour Spinoza, le principe de souveraineté est un principe d’utilité. Il est utile dans un temps et dans un lieu déterminé, que les hommes se donnent une souveraineté (interne), de préférence exercée collectivement. Passée cette utilité, le souverain (l’État) n’a plus aucune légitimité.
C’est la raison, selon lui, pour laquelle il n’y a pas de contrat fondateur d’État, pas de promesses bilatérales entre le souverain et la multitude, ou unilatérale, du peuple sur lui-même. Pour Spinoza, les contrats ne sont que des mots. Le lien à l’État n’existe que le temps jugé nécessaire et utile par telle ou telle partie. Ni l’individu ni la multitude n’ont réellement renoncé à leur droit à travers le contrat social, et ils n’ont engagé que des mots dans leur volonté de vivre ensemble et de créer l’État.
La vision de Spinoza pourrait être terriblement avant-gardiste, en ce sens qu’elle annonce, avec des siècles d’avance, la vague post-étatiste actuelle à travers le monde, au profit des acteurs non étatiques.
Au Liban, toujours au stade anté-étatique des luttes d’influence, elle est surtout annonciatrice de mensonges, d’hypocrisie et de nihilisme au sein d’une unité morcelée qui aspire à devenir un jour un État, au sein d’un certain sentiment national toujours à la recherche de son hypothétique nation.
D’autant que ces luttes intestines continuent de masquer la véritable bataille contre les deux voisins aux ambitions annexionnistes, Israël et la Syrie, bataille qui doit à l’échelle ultime conduire le Liban à l’indépendance et à la souveraineté, à être un pays stable et définitif.
Car c’est dans l’adversité interétatique face à un « ennemi » que se fonde aussi, en définitive, la souveraineté, et peut-être même l’État, dans la logique de la dialectique ami-ennemi.
En d’autres termes, ces incessantes luttes internes doivent cesser de faire du Liban, au gré des vents, une simple somme nulle de nécessités, rien moins qu’une contingence.
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