Derrière les heurts de Tripoli, une volonté d’accélérer la montée aux extrêmes

Michel HAJJI GEORGIOU

25/06/2008

L’Orient-Le Jour

Khalil Accaoui, Saïd Chaabane. Du fond de la mémoire de la guerre, ces noms, naguère symboles de l’intégrisme musulman, ressurgissent rapidement au vu des combats qui se déroulent actuellement à Tripoli. Au début des années 80, ces deux figures-clés de l’espace urbain tripolitain, plongé dans une lutte féroce entre açabiyat, avaient excité au plus haut point la curiosité de certains sociologues français (Olivier Mongin et Michel Seurat). Ce qui intéressait ces chercheurs, c’était le cadre spécifiquement spatial qui déterminait la vision de ces mouvances islamistes : l’identification et l’adhésion au quartier, par rejet fondamental de tout espace plus large qui pourrait être menaçant. Par extension, le rejet était aussi celui de tout centre politique, et donc de l’État, interprété comme un ersatz de la modernisation, et aussitôt diabolisé. L’absence de toute identification à l’État et au centre conduisait irrévocablement ces islamistes à la déconsidération et à la destruction du politique, à l’impossibilité de toute émergence d’une conscience stato-nationale, d’un attachement à la fois rationnel et sentimental à l’idée de l’État. 

L’arrivée au pouvoir de Rafic Hariri, ses efforts pour créer un lien entre Tripoli et le centre, puis son assassinat le 14 février 2005 et l’identification de la rue sunnite à un libanisme souverainiste par opposition à l’occupation syrienne – parachevée en 2007 avec le soutien affiché à l’armée dans le cadre de la bataille contre Fateh el-Islam à Nahr el-Bared – ont changé la donne. Tous ces événements ont contribué à inscrire Tripoli, aussi bien sur le plan symbolique que réel, dans un espace spatial national, celui de l’État libanais. Par conséquent, ils ont conduit à une restauration de la politique, à une reconsidération du politique, au détriment des courants intégristes, contraints, durant cette période, de « jouer le jeu » de la démocratie, des institutions, etc. 

Mais rien n’est irréversible. L’histoire n’a pas vraiment un sens univoque, du moins sur le plan politique. Les processus identitaires d’adhésion à l’espace ne sont jamais définitifs. C’est probablement dans ce contexte qu’il faut replacer ce qui se produit à Tripoli. On peut évidemment choisir de ne pas donner un sens politique aux événements, considérer qu’il s’agit uniquement de combats entre factions rivales. Cela reviendrait cependant à ignorer un peu les problématiques en jeu actuellement. 

Si l’on choisit l’État comme grille d’analyse pour tenter d’interpréter ce qui se déroule dans la capitale du Nord, il devient aussitôt possible de dégager de grands axes explicatifs. Sur le plan stratégique, Tripoli a prouvé, durant l’invasion de Beyrouth par le Hezbollah, qu’elle continuerait à être un espace rebelle, malgré la déroute du Courant du futur dans la capitale. Elle s’est positionnée sur le terrain comme le véritable appoint, sinon le véritable fortin sunnite, sur le plan de la force. Si le Hezbollah a fait un étalage de force à Beyrouth pour humilier le Courant du futur, c’est pour établir totalement son ascendant sur le centre.

Il y a évidemment, en filigrane, une volonté de déconsidérer l’État, de le vider de sa substance, pour pouvoir mieux investir les institutions, et, surtout, pour pouvoir conserver ses armes, qui sont une fin en soi (le sophisme de Hassan Nasrallah sur « le recours aux armes pour protéger les armes » était très clair à ce niveau, et les explications fournies par Nawaf Moussaoui dans ses récentes déclarations le sont aussi). La stratégie est d’ailleurs mimétique : elle reprend celle de toutes les milices durant la guerre, dont le rêve était d’investir l’État pour le contrôler, faute de pouvoir le détruire. 

Or le Hezbollah mise sur une déroute totale du Courant du futur. Pour le faire, il doit absolument le réduire, l’affaiblir, l’endiguer. Le seul moyen de le faire, c’est de détruire les espaces de modération en provoquant un renforcement des açabiyat communautaires. D’où l’émergence des combats de quartiers entre Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh à Tripoli. Dans l’optique du Hezbollah, ces combats conduiront au moins à une neutralisation du rôle politique de Tripoli dans l’espace stato-national.

Il s’agirait ainsi d’inciter les habitants de la capitale du Nord à renoncer à choisir le Courant du futur comme modèle de référence en raison des coûts exorbitants que cela entraîne sur le plan sécuritaire (il y a eu déjà le précédent à Saïda, et des voix s’élèvent déjà à Tripoli pour suivre la même voie), et donc d’ôter l’appoint que constitue cette ville à Saad Hariri.

Cet affaiblissement s’accompagne d’une campagne politique visant à affaiblir le courant haririste politiquement, menée principalement par le biais de Michel Aoun (dans l’esprit de Nawaf Moussaoui). Cette campagne se traduit par une politique obstructionniste visant à empêcher Fouad Siniora de former un cabinet, pour parvenir à le sortir de l’échiquier et à le remplacer par une figure qui ne soit pas acquise au 14 Mars, comme Najib Mikati, ou encore Bahige Tabbarah.

Au mieux, en suscitant ces troubles, le Hezbollah (et Aoun) joue(nt) la carte de la radicalisation sunnite, déjà surdopée par l’opération contre Beyrouth. L’objectif ? Détruire totalement le Courant du futur, c’est-à-dire l’agent, à Tripoli, de la reconsidération du politique, de la réinscription de la ville dans la dynamique centripète.

Pourquoi ?

La réponse est évidente. Une déroute du Courant du futur au Nord aurait comme conséquence directe le renforcement des islamistes. Tripoli risquerait alors de basculer dans l’extrémisme le plus total, puisque la disparition de la modération (sous les coups de boutoir politiques et sécuritaires du tandem Hezbollah-Aoun) provoquera aussi la disparition de la revendication stato-nationale, et ouvrira ainsi la voie à toutes sortes de mouvances qui déconsidèrent totalement le politique et ne le perçoivent que comme une émanation diabolique de la modernité. Le nom résumant ces mouvances est el-Qaëda. 

Mais comment le Hezbollah pourrait-il donc approuver cette consolidation de l’islamisme au Nord ? Pour des raisons qui sont multiples et évidentes.

D’abord, ces mouvements permettront à Michel Aoun de crier victoire, en affirmant, dans une surenchère chrétienne en vue des prochaines législatives, qu’il avait raison au sujet de la menace islamiste. Sans voir, évidemment, qu’il aura contribué, à travers l’accord de Mar Mikhaël, son discours et le comportement belliqueux de ses alliés, à la renforcer.

Ensuite, les courants sunnites extrémistes constitueront pour le Hezbollah un alibi en or lui permettant de conserver éternellement ses armes. Dans ce sens, ils sont le meilleur allié objectif du parti intégriste chiite, avec qui ils partagent le même rêve : celui de la post-étatisation au profit des courants guerriers investis de missions divines, en attendant la fin des temps et le retour, tantôt du Califat, tantôt du Mahdi.

En d’autres termes, l’effet mimétique provoquera effectivement la montée aux extrêmes garantissant la survie des deux formes d’extrémisme et la disparition du Liban et des Libanais. 


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