Michel HAJJI GEORGIOU
06/10/2008
L’Orient-Le Jour
Cher lecteur, pardon d’avance pour ce papier d’essence bassement freudienne, issu d’une révolte venue, c’est le cas de le dire, du plus profond… de l’âme.
La vie est faite de cycles, de turbulences, d’instabilités.
À l’optimisme de la semaine dernière, c’est un pessimisme incurable, parce qu’apparemment ontologique, qui est venu se substituer.
Non, ce n’est pas de la cyclothymie, mais un certain désespoir qui prend à la gorge.
S’il y a certaines percées, certaines lucioles d’espoir, il y a néanmoins, aussi, beaucoup de n’importe quoi.
S’il y a une opinion publique, qui sait se manifester et faire entendre sa voix quand il le faut, il y a aussi des comportements horripilants, des images désagréables – et parfois une apathie révoltante de la société dans certains cas. Parce qu’elles renvoient à la réalité d’une composante de la personnalité libanaise qui est bien souvent rebutante.
C’est bien normal, et peut-être même heureux.
La symétrie est parfois repoussante, et le défaut salvateur ; la Beauté sait entretenir des correspondances invisibles et complexes avec l’âme humaine.
Mais trêve de digressions.
Un exemple de désespoir, sur le plan politique, cette semaine, c’est cette déroute retentissante du projet de loi électorale devant un parterre de législateurs qui, pour la plupart, ne connaissent absolument rien aux affaires élémentaires de la chose publique, celles-ci se rapportant spécifiquement et exclusivement à leurs intérêts propres.
Le dilemme est toujours le même : il faudrait se féliciter de ce que le réformateur a réussi à obtenir face au pouvoir négateur des tristes conservateurs, sans songer aux chimères du progrès et de la modernité, sans entretenir ce fol espoir de voir la réforme adoptée dans sa globalité.
Triste constat : ce genre de logique conduit à la stagnation et au dépérissement. Une société sans idéal est une société qui se regarde mourir lentement, sans appeler à l’aide, sans crier, sans se révolter.
Que reste-t-il du projet de loi élaboré des mois durant par les spécialistes de la commission Boutros ?
Comment ceux qui ne manquent aucune occasion de rappeler qu’ils sont mandatés par le peuple ont-ils pu accepter (à quelques exceptions près) que des réformes essentielles, comme l’abaissement du droit de vote à l’âge de 18 ans, le vote des émigrés, ou encore l’uniformisation du bulletin de vote, soient tout simplement renvoyées aux calendes grecques ; le tout sans que cela ne provoque le moindre émoi au sein de la société ?
Comment une évolution substantielle pourrait-elle être réalisée si c’est à chaque fois sur un lamentable compromis castrateur que doit déboucher toute potentialité de réforme ?
Comment accepter encore cette formidable arnaque qui consiste à maintenir un projet en vie en l’expurgeant de son contenu, ou même en le déviant de sa trajectoire initiale ?
Comment aspirer à la modernité quand les fondements mêmes de la politique locale continuent de baigner dans un archaïsme grégaire, quand c’est sur l’égotisme des chefs, culte viril et masculin du zaamat oblige, que doit systématiquement buter toute évolution ; quand l’outil qui doit paver la voie à l’évolution est lui-même hybride, bâtard ?
Comment accepter enfin que la fin, à savoir la nécessité de voter la loi électorale dans les plus brefs délais, puisse justifier les moyens, à savoir l’émasculation pure et simple de ce qui aurait pu être un bond réel en avant… ?
Mais le propos de cet article n’est pas la loi électorale.
Il s’agit juste d’un exemple de ce qui fait que tout continue d’aller de travers dans ce pays quand la classe politique se montre inapte et que la société laisse faire en se murant dans un silence assourdissant, insupportable.
Or il est justement certaines postures, en société, qui prouvent que le malaise est bien là, que la violence est latente, omniprésente, prête à rejaillir à tout instant à la surface ; que le civil est un peu plus incivil chaque jour.
En vrac, deux images de ce malaise, aperçues durant la semaine : à Fraïkeh (Metn), en face de la célèbre magnanerie transformée par le génial Mounir Abou Debs en temple local du théâtre libanais, se trouve un chantier, juste en dessous d’un énorme câble de haute-tension. De bon matin, profitant de la brise d’automne, ce magnifique passereau virginal aux couleurs chatoyantes que l’on appelle le guêpier traverse le ciel pour venir se reposer sur les branches des arbres.
Bien mauvaise idée. Il faut qu’un énergumène sorte sa carabine de sous la ceinture pour l’abattre.
De toute évidence, le guêpier est immangeable ; sa carcasse qui s’abat lentement sur le sol ne servira qu’à renflouer l’ego en manque du tueur, qu’à apaiser cette tension inexplicable qui gît en lui depuis la nuit dernière, où, seul sur sa couchette, il songeait à la prochaine opportunité de dégainer son petit pistolet…
Le rituel-sacrilège se reproduira plusieurs fois (juste sous le câble à haute-tension !) sans que personne ne vienne l’interrompre.
Au Liban, on s’est depuis longtemps habitué à l’idée qu’un homme a toujours le droit de tirer son coup. Qu’il soit dans son bon droit ou non, peu importe, l’essentiel est qu’il puisse en tirer au final toute la jouissance possible, même s’il doit au passage salir ses voisins, et l’ordre public.
… Évidemment, cette scène pourrait se dérouler n’importe où, et c’est là le problème.
La régulation de la chasse reste une belle preuve de l’impuissance de la loi face à la tyrannie du mâle. Qu’il soit interdit de chasser irait probablement à l’encontre de la nature humaine, ce prédateur qui sommeille mal en chacun de nous ; mais qu’au moins cette chasse soit encadrée, qu’elle réponde à des critères, qu’elle soit utile à certains besoins, et non pas gratuite ; qu’elle ne soit pas égoïste, narcissique, onaniste à ce point ! Et que le ministre de l’Environnement s’en mêle !
Le désordre est une notion élastique : à user de son flingue dans une situation donnée en violation de la loi, on pourrait être tenté de le refaire ailleurs, en toute impunité. La violence peut-être étouffée au berceau, et la loi peut y contribuer.
Deuxième image, dérangeante elle aussi : elle s’inscrit néanmoins dans le même registre symbolique du phallus doté. Wilhelm Reich aurait fait merveille en transposant son Orgone Institute dans nos contrées profondément insatisfaites.
Le ministre des Télécoms a eu une idée fort extraordinaire en proposant la vente de 33 numéros de téléphone mobile aux enchères, pour renflouer le Trésor.
Le concept est véritablement ingénieux, et, c’est rare, il a donné des résultats inouïs.
Cependant – et la critique n’est pas gratuite – il y avait peut-être quelque chose d’indécent dans cette orgie d’argent sur ces appareils, à l’heure où les inégalités sociales se creusent de plus en plus aujourd’hui.
Les acheteurs ont sans doute voulu contribuer au succès de l’entreprise et aider l’État. Le ministre non plus n’est évidemment pas à blâmer – en espérant que les fonds puissent contribuer, de quelque manière que ce soit, à faciliter la vie aux gens. Si son idée a eu autant de succès, si elle a généré cette débauche de fric, c’est qu’elle était parfaitement et totalement en phase avec un désir de fétichisme sans cesse réprimé, et sans cesse à la recherche de nouveaux canaux pour se matérialiser en société.
Diantre, mes aïeux, avec toute cette répression, il y a de quoi éclater…
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