Ainsi parlait Zarathoustra…

Michel HAJJI GEORGIOU

13/10/2008

L’Orient-Le Jour

« Dieu n’est pas faible. Il n’a pas besoin des hommes pour Le défendre. Dieu ne nous ordonne pas de nous entre-tuer pour assouvir Sa soif. Le dieu faible ne mérite pas d’être adoré. Nous adorons Dieu, qui est Fort, Cher, Tout-Puissant, Très-Haut. Dieu ne demande pas des comptes aux individus pour leurs actes. Dieu ne demande pas des comptes à un bureau politique, un secrétariat général, un conseil consultatif ou un conseil de commandement. Nul ne peut se retrouver entre les mains de Dieu, le jour du Jugement, pour lui dire : je T’ai envoyé plusieurs martyrs, et je mérite donc le Paradis. »

Ces paroles courageuses et incisives, prononcées il y a quelques jours à Jebb Jennine, sont du ministre d’État au Développement administratif Ibrahim Chamseddine.

On aura évidemment reconnu, dans le texte, une allusion aux institutions du Hezbollah, et une dénonciation de la violence divinisée et de l’apologie du martyre, sinon une véritable usurpation de Dieu, transformé en Dieu-vengeur, en un Dieu-martial, et ce pour de simples enjeux de pouvoir.

Mais, par-delà le message politique (au sens étroit du terme) qui est d’une évidence flagrante pour qui veut réellement écouter sans se boucher les oreilles, c’est sur la portée religieuse et anthropologique du propos qu’il convient de se pencher.

En fait, c’est du problème philosophico-religieux de la perception du Temps, de la symbolique du temps et de l’éternité, qu’il est de plus en plus question au Liban, surtout avec l’apparition de mouvances comme le Hezbollah et les salafistes, qui évoluent dans une conception de l’espace et du territoire tout à fait propre à elles.

La perception spatiale et territoriale de ce genre de mouvance a d’ores et déjà été abondamment analysée ; nous sommes dans une logique post-étatique de déterritorialisation qui ne reconnaît pas l’espace stato-national, qui n’en a que faire, et qui opère de ce fait en dehors du politique, entendu comme étroitement lié à la Cité, et donc d’un espace public bien déterminé et bien délimité.

Or, très justement, si ce genre de mouvances n’arrivent pas à être liées à un territoire donné, c’est bien parce qu’elles évoluent dans un Temps qui n’est pas le temps historique tel que nous le connaissons, celui des hommes et de leur finitude, et celui de la construction de l’histoire.

Le Hezbollah évolue dans un espace-temps qui est essentiellement cosmique, de nature eschatologique. Il s’agit de transcender le temps profane pour retrouver le Grand Temps mythique, ce qui équivaut à une révélation de la réalité ultime.

Nous sommes là dans une tradition dont on pourrait retrouver les origines dans le monde pré-islamique, dans la tradition indienne, mazdéenne-zoroastrienne, et même mithraïque.

Cela n’est pas étonnant lorsqu’on apprend combien la tradition mazdéenne et le culte d’Ahura Mazda (ou Ormuzd), le dieu tout-puissant des mazdéens, est présente dans la construction nationale persane, iranienne. Or le problème de cette pensée, dont la recherche ultime est celle de la Vérité (comme toutes les religions et les ésotérismes, finalement), c’est qu’elle envisage le temps cosmique comme un temps cyclique – contrairement au christianisme, où le temps est linéaire, téléologique – et que ce temps est une répétition infinie du même phénomène : la création, nécessairement suivie d’une destruction, seul moyen de générer une nouvelle création.

Tout est donc périssable, et tout peut donc périr, puisqu’en fin de compte ce n’est que du chaos et de la destruction que peut émerger le Nouvel Âge. La violence est donc purificatrice, licite, autorisée par Dieu puisqu’elle permet de conduire à l’avènement de la fin des temps, qui est un début pour un monde meilleur. La culture indienne traditionnelle, à titre d’exemple, offre une systématisation parfaite de cette perception archaïque du temps (cf. Mircea Eliade, Images et symboles, Gallimard, 1952).

Nous sommes étrangement dans le même registre que toutes les mouvances millénaristes, y compris celle des néo-évangélistes américains.

Le Hezbollah est un mouvement islamiste chiite. Mais il est aussi plus que cela. Il effectue un syncrétisme entre la tradition persane, dans un objectif politique pan-iranien qui n’est plus à démontrer puisque les dirigeants du Hezb le reconnaissent ouvertement, et l’islam chiite. Mieux encore, dans sa construction, il arrive à conjuguer plusieurs mythes avec l’islam : celui du « dieu-lieur », spiritualiste et magicien, et celui du « dieu-guerrier », combattant. C’est cette double dimension qui vient s’ajouter au Kerbala chiite pour créer cette formidable machine expansionniste de guerre persane qu’est le Hezb.

À Kerbala, Hussein s’est sacrifié sans se battre. Il a refusé de verser le sang des siens. Il s’est laissé aller au martyre, et il s’agit là d’un acte d’amour et de non-violence, comme l’expliquait l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine. Son martyre a un sens qui n’est pas lié à la conquête du pouvoir ou à l’eschatologie. Il n’y a pas d’appel à verser son sang pour Dieu, afin de gagner, dans la gloire, le Paradis et la Vie éternelle après la mort. Son martyre est un pharmakon, dans le sens de la rédemption christique, au sens développé par René Girard.

C’est dans cette optique qu’il faut replacer les propos de Ibrahim Chamseddine. Loin du dieu-lieur, mage, manipulateur et artificier de la parole ; et surtout loin du dieu-vengeur et guerrier, tous deux hérités de la tradition persane pour les besoins d’une revanche millénaire, d’un appel d’empire.

Le Liban, et la tradition chiite libaniste, sont, de ce fait, étrangement absents, étrangers à tout cela.

De quoi donner matière à penser – encore faut-il qu’ils le veulent, bien entendu – aux nouveaux pèlerins de Téhéran. 

P. S. : Zarathoustra – pour renvoyer au titre de cet article – ne parlait pas, en son temps, avec un téléphone mobile. Heureusement pour lui, il n’y en avait pas. L’eût-il voulu qu’il aurait rapidement déchanté et se serait enfermé dans un mutisme millénariste, en raison des coupures constantes, des problèmes de réseau et autres couacs du genre. Il aurait dû – puisque c’est bien le cas chez nous depuis trois mois – rappeler cinq fois son interlocuteur pour pouvoir placer deux phrases d’affilées. La raison ? Même Zarathoustra n’aurait pas réussi à démêler le faux du vrai : manque d’entretien, surcharge de réseau, écoutes téléphoniques… ? En attendant des réponses que personne, pas même le ministre concerné, ne juge bon de donner au public, Zarathoustra, agissant en citoyen, aurait réfléchi par deux fois avant d’aller payer sa facture téléphonique à la fin du mois ; en pensant au coup de fil qu’il aurait pu conclure en une seule fois, et qu’il a dû multiplier au moins par cinq, à la grande joie de la compagnie qui facture, pour transmettre son message.


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