Michel HAJJI GEORGIOU
01/11/2008
Béryte-L’Écho des Cèdres
Il y a deux ans, comme maintenant, à l’heure où j’écris ces lignes en ce 27 octobre 2005, un appel téléphonique me réveillait en pleine nuit, très exactement vers 3h30-4h00 du matin, pour m’apprendre que mon meilleur ami, Rami Azzam, venait de rejoindre les « gentils de l’au-delà », comme dirait l’ami Brassens.
Il est donc fort étrange d’écrire ces quelques lignes sur Béryte, la revue que nous avons contribué à créer ensemble, Rami et moi, avec le soutien actif d’autres étudiants sur le campus – à commencer par Amine Assouad.
Le temps œuvre selon les manières les plus mystérieuses. Les faits que je relate ici n’ont pas plus de quatre ou cinq ans d’existence. Mais ils semblent désormais à une époque différente, largement révolue.
Pour différentes raisons : Rami s’en est allé trop tôt, comme le petit cheval de Brassens, qui est « mort sans voir le printemps » de Beyrouth, pour lequel il avait fait de sa vie un long engagement au service de la Cité.
Puis, un autre des contemporains de Béryte, le seul professeur qui, a l’Université Saint-Joseph (si mes souvenirs sont bons), ait assisté au cocktail de fondation de la revue de la FDSP, Samir Kassir, s’en est allé à son tour.
En deux ans, Béryte a perdu beaucoup de son âme, de son souffle originel.
Le temps est impitoyable.
C’est pourquoi il faut écrire, sans cesse témoigner, avant qu’il ne soit trop tard.
Béryte est née du deuxième bureau de la faculté de droit et de sciences politiques au sein de l’amicale estudiantine, après la reprise des élections estudiantines, en 1999-2000.
Au sein du premier bureau, sous la présidence de Rizk Zgheib, Mazen Ghorayeb et Élias Traboulsi, membres de l’amicale, avaient élaboré un projet initial, mais qui ne débouchera pas, principalement pour des raisons financières.
Au sein du deuxième bureau, sous la présidence d’Élias el-Khazen, l’idée de créer une revue pour la faculté de droit et de sciences politiques s’inscrivait dans l’ordre des priorités.
Cette revue devait tout naturellement, dans l’esprit des membres de l’amicale élue, devenir un support supplémentaire dans la résistance culturelle à l’occupation syrienne du pays.
Rami Azzam, Wassim Jabre et moi-même, dans les toutes premières journées de l’année 2001, étions aussitôt chargés de travailler sur le concept d’une revue.
Mais le concept ne faisait pas l’unanimité au sein de l’amicale.
Certains voulaient limiter Béryte à son rôle naturel, la résistance.
D’autres voulaient en faire aussi, en plus, un espace de liberté, de citoyenneté, au cœur de l’université, permettant à tout un chacun de s’exprimer librement au sein de la revue, initiant un débat public dans le seul espace, l’université, qui restait pratiquement hors de portée du règne des services de renseignements libano-syriens.
Dans ce sens, dans l’esprit de ses fondateurs, Béryte se devait de proposer un modèle différent de la presse livrée au démon de l’autocensure.
La revue devait être fondée sous le signe exclusif de la liberté, sans aucune restriction d’aucune sorte.
Certes, le nom de Béryte ne s’est pas imposé de lui-même. Le bureau de la faculté de droit et de sciences politiques devait se réunir plus d’une fois, dans plus d’une séance houleuse, pour trancher le sujet.
Les partisans de l’option purement résistante proposaient Le Résistant. Les adeptes du concept de l’espace de liberté – dont Rami Azzam, Marianne Béchara et moi-même – militaient activement pour Béryte, nom évocateur de toute la mission civilisatrice de Beyrouth du temps de l’école de droit romaine.
Certains proposaient des noms plus classiques, tels que Veritas ou Res Publica.
Puis, Samy Gemayel proposa L’Écho des Cèdres, soutenu par Nabil Abou Charaf et Wassim Jabre, entre autres.
Finalement, un consensus devait naturellement se dégager, avec le choix de Béryte – L’Écho des Cèdres, comme titre définitif.
La première édition de Béryte fut créée sur un petit ordinateur poussiéreux, sur le programme Quark, et avec des moyens limités.
Elle était en noir et blanc, et comme nous étions deux journalistes de L’Orient-Le Jour (Rami Azzam et moi) à prendre en main les opérations, le premier numéro tenait beaucoup, dans la forme, d’un journal.
Seule la couverture était en couleurs, et reproduisait une image de la manifestation du 21 novembre 2000, qui avait rassemblé, Place du Musée, des milliers de jeunes pour protester contre l’occupation syrienne.
Les souvenirs se bousculent, dès lors que la mémoire est mise a contribution.
Certain d’entre eux, quand ils mêlent des personnes aujourd’hui disparues, finissent par être douloureux.
Ainsi, je me souviens que Samir Kassir avait applaudi à la parution de Béryte.
Avec sa gouaille et son cynisme habituels, il avait pris entre ses mains le premier numéro, avait déniché quasi immédiatement ce qui était probablement la seule faute de frappe de toute l’édition, pour bien la mettre en évidence.
C’était sa manière à lui, très particulière, d’exprimer son bonheur devant une telle initiative estudiantine.
Une autre scène dont je me souviens clairement, est une rencontre, au Starbucks d’Achrafieh, durant le mois de mai ou de juin 2001. Il y avait là Samir Kassir et sa fille Mayssa, Rami Azzam, Amine Assouad et moi-même.
Le deuxième numéro de Béryte en couleurs, dont le mérite revenait principalement à Azzam et Assouad, reprenait le célèbre article qui devait marquer le véritable début de la confrontation entre Samir Kassir et le régime sécuritaire libano-syrien, et plus particulièrement entre lui et Jamil Sayyed.
L’article était intitulé « Aasskar aala min – Soldats contre qui ? », et Béryte avait tenu à le reproduire pour se solidariser avec le professeur, traqué depuis par les agents de la Sûreté générale.
Samir Kassir devait, une fois de plus, se montrer satisfait du résultat général et nous encourager, comme à chaque fois, à poursuivre notre action.
Il était vraiment d’un soutien inestimable.
Les souvenirs se bousculent.
La mémoire peut faire mal.
C’est pourquoi il est peut-être temps de ferme cette douloureuse parenthèse.
Au moment de la tragique disparition de Rami Azzam, d’autres, tout aussi brillants, comme Samer Ghamroun, avaient déjà pris la relève pour que Béryte poursuive sa voie.
Puisse-t-elle être celle que ses fondateurs ont un jour voulu pour elle, celle de la liberté, de la diversité d’opinion, et de l’espace irréductible et sans cesse préservé de citoyenneté au cœur de l’université…
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