Par-delà herr Friedrich et cheikh Naïm…

Michel HAJJI GEORGIOU

17/11/2008

L’Orient-Le Jour

« Et je n’exige la beauté de personne comme de toi, homme violent : que ta bonté soit la dernière de tes victoires sur toi-même. […] Car ceci est le secret de l’âme : c’est seulement quand le héros l’a quittée que s’approche d’elle en silence – le surhéros. »

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Trop imprégnés d’idéologies, trop marqués par un système éducatif vantant les mérites de l’optimisme historique, de la téléologie, façon Hegel ou Marx… Mais tout s’explique : la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS n’annonçaient-ils d’ailleurs pas, à la fin du siècle dernier, l’avènement de l’Esprit et la fin de l’Histoire ?

Trop imbibés de cohérence et de sens univoque, de suite logique et cartésienne des évènements pour réaliser que l’histoire sait se distinguer aussi par sa réversibilité, que rien n’est jamais réellement définitif et que le changement est loin de toujours répondre aux principes de la dialectique.

C’est à se demander, en examinant la réalité libanaise contemporaine, si l’ordre n’est pas l’exception ; si, loin de tout sens, loin de toute logique, tout ne va pas en fait dans toutes les directions ; si le seul absolu n’est pas en fait le changement ; si, enfin, la seule réalité n’est pas le « soi ».

Certes, il ne s’agit pas du « soi » détaché, pur et en constante évolution comme celui dont parle l’ésotérisme zen, mais plutôt de cet « EGO » primaire, fruste, chaotique, narcissique, malade… de soi. Il faut dire qu’un principe incontournable à l’interminable quête essentielle du zen nous fait défaut, bien que nous tentions de l’invoquer sous d’autres aspects, autrement plus néfastes : la discipline. 

Bien au-delà (en-deçà ?) de la philosophie politique ou de l’introspection bouddhiste, la scène libanaise accumule, depuis quelques années, les paradoxes les plus exceptionnels, les mutations les plus singulières, les changements les plus déroutants, et ce à tous les niveaux : positionnements stratégiques, principes moraux, positionnements amoraux, stratégies érigées en dogmes intangibles…

Les exemples foisonnent : Untel qui a toujours été présenté comme paria et comme le plus abject des criminels du pays n’a pas hésité à prendre l’initiative, il y a quelque temps, de présenter des excuses publiques. Symboliquement, il venait de lancer un chantier de vérité, de justice et de réconciliation, qui mériterait, au demeurant, d’être sérieusement activé. Des initiatives similaires de la part d’autres seigneurs de la guerre civile, il n’y en a eu quasiment aucune (à part Georges Haoui et Walid Joumblatt), et certainement pas de la part de ceux qui brandissent aujourd’hui l’étendard flamboyant de la candeur virginale des redresseurs de torts…

Un autre exemple de versatilité, beaucoup plus récent, qui met en scène un ancien commandant en chef de l’armée, littéralement adulé par tous les partisans de l’État, à une certaine époque, pour la simple et bonne raison qu’il menât, intraitable, à la fin des années 1980, deux guerres de suite au nom du monopole de la violence légitime et de l’unification du fusil. Ce militaire de carrière vient de proposer, il y a quelques jours, d’armer la « population » dans tous les villages du pays, dans le cadre de la stratégie de défense et au nom de la lutte contre Israël, non sans créer au préalable des « comités spécialisés » dont l’objectif serait d’évaluer « les capacités physiques, morales, disciplinaires et techniques, l’endurance et l’esprit d’initiative » des combattants. Lesquels « combattants » seraient ainsi extirpés de leur misérable condition de populace inoffensive et médiocre pour être transformés en « supercombattants » (sic !), cet idéal sur lequel l’homme nouveau doit être fondé…

Faut-il énumérer toutes les incongruités que comporte ce projet, tous les paradoxes, tous les reniements par rapport à la ligne politique traditionnelle de son auteur ? Est-il nécessaire d’attirer l’attention sur le fait qu’édification de l’État et décentralisation sécuritaire ne vont pas de pair ; qu’on ne peut pas affirmer combattre les prétendues « milices internes » (nouvelle terminologie affectueuse pour désigner les forces du 14 Mars) en fabriquant de nouvelles milices à outrance sur l’ensemble du territoire, qui plus est en se dissimulant sous le slogan crétin de l’impératif de la « résistance à Israël » ? Que ces « habitants » que l’on veut transformer en « superrésistants » sont déjà des résistants ; qu’ils résistent depuis plus d’une décennie à la violence de toutes les démences et à toutes les turpitudes, et qu’ils souhaitent être, avant tout, non plus des « habitants », mais de véritables citoyens ?

Mais le plus grave dans le projet en question reste probablement la logique dans laquelle il a été élaboré, qui n’est pas sans montrer le véritable chambardement qui a été effectué dans la politique du père de ce « projet ». Il est bel et bien terminé le temps de la guerre régulière : mimétisme oblige avec les partenaires d’aujourd’hui, voici venue l’ère de la lutte subversive, mélange hybride entre les gardiens de la révolution, le foyer révolutionnaire guévariste, Mao, Ho Chi-minh, etc. Avec, au passage, pour relever un petit peu la recette, une allusion au « surhomme », transformé, pour les besoins de l’étude, en « supercombattant ».

Bien évidemment, du véritable surhomme nietzschéen, plus une trace. Le projet, dans ses consonances culturelles, ne peut que s’inspirer de la falsification historique d’Elisabeth Förster, sœur du philosophe, celle-là même qui avait autrefois alimenté la cause de la propagande allemande d’extrême droite en exaltant outrancièrement cette fameuse volonté de puissance et en inspirant un certain Adolf.

Dans la stratégie de défense de Michel Aoun, il n’y a en effet plus rien du romantisme nietzschéen inspiré de Goethe ou de Byron ; la source d’inspiration est tout à fait différente, toujours aussi paradoxale, plus froide, pragmatique, calculée, plus exaltée aussi : révélée comme une religion monothéiste, elle n’a que faire de l’individu, qui se retrouve ultrarobotisé ; fondu dans une masse anonyme, galvanisée, infantilisée, déresponsabilisée ; embrigadé dans l’adoration de la puissance, ou de sa sublime illusion.

Cette vision totalitaire et totalisante d’une société martiale, proto-spartiate, où chaque être existe parce qu’il a une fonction, une « mission » divine, n’a que faire du modèle libanais de pluralisme et de dialogue que défendait encore le président Michel Sleiman à New York voici à peine quelques jours. 


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