Le temps de Perceval

Michel HAJJI GEORGIOU

24/11/2008

L’Orient-Le Jour

L’alternance est la clef de voûte du système démocratique. Sans ce principe, sans la dynamique salvatrice du changement et de la régénération, la démocratie perd toute sa raison d’être, son âme. Tous les politologues et les sociologues s’accordent sur cette vérité, d’ailleurs inlassablement vérifiée, dans la pratique, lors des échéances électorales périodiques des pays démocratiques dans le monde.

Cependant, l’alternance dans les démocraties occidentales sait aussi être le meilleur allié objectif des systèmes tyranniques ou totalitaires orientaux. Or ce phénomène n’est pas immédiatement perceptible pour l’observateur qui, avec un œil occidental et une logique rationnelle, tente de saisir toute la complexité du despotisme oriental. Il y a là, par-delà les clichés habituels et essentialistes sur le « choc des civilisations », un véritable décalage culturel qui n’est pas sans échapper à l’attention des artisans de la politique internationale.

La proposition, le propos en lui-même, peuvent paraître choquants de prime abord. Mais ils ne sont cependant pas dénués de bon sens, fruit d’une soudaine démence intellectuelle sous l’effet d’un hallucinogène quelconque. Non. Car envisager le problème de l’alternance dans les pays démocratiques comme un élément qui garantit la pérennité des systèmes non démocratiques revient en fait à soulever la problématique de la différence sur le plan du temps historique entre deux systèmes différents – antagonistes même –, d’une rupture d’une profondeur abyssale sur le plan de la rythmique politique entre deux modèles.

C’est en effet le temps du changement démocratique que le système autoritaire met à profit pour se refaire aussi une virginité avec les nouveaux dirigeants démocratiques, lesquels, soucieux de marquer une rupture en bonne et due forme avec le style de leurs prédécesseurs, sont largement prédisposés à remettre le compteur politique à zéro dans leurs relations avec le despotisme oriental. Dans l’espoir fou, et au demeurant illusoire, que l’on va « réussir » là où les autres ont échoué avant nous. Inutile de dire qu’au bout d’un certain temps, il existe comme un effet de déjà-vu, d’une certaine répétition stérile de l’histoire, dans la mesure où, et à moins d’un rarissime miracle fondé beaucoup plus sur la persuasion par la force que par le droit et le dialogue, les équipes qui se succèdent au pouvoir en démocratie n’en finissent pas d’aboutir au même constat global d’échec.

Il faut préciser que le problème est rendu encore plus complexe en raison d’une méconnaissance des différences dans le langage entre les deux modèles. La perception des vocables utilisés n’est pas la même, les concepts résonnent différemment, les interprétations varient, et le « contrat » oral entre les deux parties, forcément vicié à la base, ne pourra donner que des « résultats » décevants.

De toute évidence, cela ne saurait revenir à prétendre que, pour les besoins de la consolidation de la démocratie face au terrorisme et aux dictatures, il faille désespérer de l’exigence démocratique de l’alternance, condition sine qua non de la démocratie. Ce n’est pas du tout la solution, encore moins l’idée de cet article. Bien au contraire.

La question est de prendre conscience de cette discordance fondamentale sur le plan du dialogue culturel entre la démocratie et la dictature qui rend presque le dialogue inutile entre les deux. Au final, les moyens de pression contre les dictatures sont presque inefficaces, et, là où la démocratie fait preuve de fragilité, le régime totalitaire, lui, quasiment immunisé par l’usage le plus brutal et le plus total de la violence, n’est pas sans maximiser son ascendant, et, en définitive, l’emporter.

Le lecteur aura compris qu’il est question, depuis le début de cette analyse, des relations entre l’Occident, plus particulièrement les États-Unis et l’Union européenne (surtout la France), et le régime syrien (et aussi l’Iran) au sujet du Liban, sa stabilité, son intégrité, sa souveraineté, son indépendance. Il suffit de confronter la théorie ci-dessus présentée à la pratique politique, se souvenir des expériences Chirac et Bush, et le changement intervenu, dans l’ouverture sur Damas, avec Sarkozy, et maintenant, sans doute, Obama. Car l’ouverture du monde sur la Syrie a de facto fragilisé le Liban et renforcé le régime syrien, re-légitimé, réintégré dans le giron de la reconnaissance internationale. On peut arguer que le régime de Damas s’est engagé à tenir certaines promesses qui vont dans le sens de la reconnaissance du Liban, et que le premier signe de cette mutation dans le pattern des relations historiques entre les deux pays est la prochaine ouverture d’ambassades entre les deux pays.

C’est oublier que, dans la pratique, Damas continue d’œuvrer pour la sédition au pays du Cèdre et n’épargne aucun effort pour poursuivre son affaiblissement de l’État, lequel doit, à terme, avec les législatives de l’an prochain, marquer, dans l’esprit de ceux qui dirigent les manigances, le grand retour politique du régime Assad aux commandes à Beyrouth.

Comment sinon comprendre, autrement que par un camouflet de plus asséné aux institutions libanaises et à la logique de l’État et des rapports interétatiques, la mascarade des aveux de Fateh el-Islam à la télévision syrienne – ou encore les visites incessantes de personnalités politiques libanaises à Damas, pour les revêtir artificiellement d’une légitimité selon les besoins du régime ?

Dans ce cadre, le déplacement à Damas de Michel Aoun n’est qu’un tout petit détail laconique, symptomatique de cette logique. Le reste, presque aussi accessoire qu’insignifiant, concerne Aoun lui-même – et certainement pas les « droits » des chrétiens d’Orient et leur protection – qui souhaite de toute évidence faire dans la pratique ce qu’il a jusqu’à présent accompli politiquement et symboliquement depuis son retour au Liban en mai 2005 : conclure « sa » propre paix avec Damas, après avoir fait, en 1989, « sa » propre guerre contre le régime Assad. Et peu lui importe au passage qu’en se rendant chez ceux qui ont écrasé, en octobre 1990, sa révolte souverainiste du 14 mars 1989, il soit en train de contribuer à détruire, ironie du sort, l’insurrection souverainiste du 14 mars 2005.

Mais revenons à l’essentiel, loin des questions marginales dictées par l’actualité « mondaine ». Dans son essai Images et symboles, Mircea Eliade évoque un passage de la légende du roi Arthur qui concerne Perceval et le Roi Pêcheur.

« On se rappelle la mystérieuse maladie qui paralysait le vieux roi, le détenteur du secret du Graal. D’ailleurs, ce n’était pas lui seulement qui souffrait ; tout autour de lui tombait en ruines, s’effritait : le palais, les tours, les jardins ; les animaux ne se multipliaient plus, les arbres ne portaient plus de fruits, les sources tarissaient, raconte Eliade. De nombreux médecins avaient essayé de soigner le Roi Pêcheur, sans le moindre résultat. Jour et nuit arrivaient des chevaliers, et tous commençaient à demander des nouvelles de la santé du roi. Un seul chevalier – pauvre, inconnu, même un peu ridicule – se permit d’ignorer le cérémonial et la politesse. Son nom était Perceval. Sans tenir compte du cérémonial courtois, il se dirigea directement vers le roi et, l’approchant, sans aucun préambule, lui demanda : ‘‘Où est le Graal ?’’

« Dans l’instant même, tout se transforme, poursuit Eliade : le roi se lève de son lit de souffrance, les rivières et les fontaines recommencent à couler, la végétation renaît, le château est miraculeusement restauré. Les quelques mots de Perceval avaient suffi pour régénérer la Nature entière. Mais ces quelques mots constituaient la question centrale, le seul problème qui pouvait intéresser non seulement le Roi Pêcheur, mais le Cosmos tout entier. Où se trouvait le Saint-Graal ? Personne n’avait pensé, avant Perceval, à poser cette question centrale – et le monde périssait en raison de cette indifférence (…). »

Il a suffi, en d’autres termes, de poser le problème central, fondamental, celui du salut, pour que la vie se régénère.

Depuis le 7 mai 2008, le Liban est dans le même état exsangue, moribond que le Roi Pêcheur. Il faut, comme Perceval, continuer de poser la seule question salvatrice, la seule qui en vaut la peine, loin des visites opportunistes et superflues : celle du tribunal international et de l’exigence de justice. Le jugement des coupables est le seul moyen de réinsuffler la vie au pays du Cèdre et de mettre fin, une bonne fois pour toutes, aux dérives syriennes.

La douleur inqualifiable de la famille Gemayel hier et la détermination souverainiste du président Amine Gemayel, lors de l’extraordinaire commémoration de l’assassinat de Pierre Gemayel, constituent, à cet égard, le meilleur repère qu’il soit possible de donner à la communauté internationale sur ce à quoi l’être libanais aspire réellement : justice, justice pour tous les maux infligés à ce peuple résolument et irréductiblement libre.


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