Leonard Cohen, ou la lumière du fond des ténèbres  

Michel HAJJI GEORGIOU

20/12/2008

Paris, après Athènes, Londres, Copenhague et Helsingborg

« Merci d’avoir perpétué mes chansons durant toutes ces années », lance Leonard Cohen, sourire aux lèvres, avant de retirer son haut-de-forme pour faire une révérence à son public. La première d’une longue série. Le geste est devenu sa signature personnelle durant cette tournée. 

À 74 ans (75 depuis le 21 septembre), le poète et chanteur canadien a enfin décidé de retourner sur scène après quinze ans d’absence – dont dix passés dans un monastère bouddhiste surplombant Los Angeles. Une période durant laquelle il a d’ailleurs acquis, ironiquement, le surnom bouddhiste de Jikan, le Moine silencieux.

Sa dernière tournée remontait en effet au début des années 90, lorsque, peu après la chute du mur de Berlin et la rupture de tous les équilibres, et à la lumière d’une intuition solide que l’ordre de l’âme serait à tout jamais renversé par ces changements, il chantait sur un boogie endiablé que la montée aux extrêmes serait inexorable. Il avait prophétiquement entrevu l’avenir apocalyptique et meurtrier du monde. 

Impeccable dans son costume Armani, plus humble que jamais, lumineux et généreux, Cohen ironise en permanence sur son âge et le remps qui passe inexorablement. Mais son public a grandi, vieilli et mûri avec lui. Et c’est le Leonard Cohen minutieusement pétri par Saturne et les choses du temps, et démesurément grandi et brisé par toutes les expériences de ses quarante ans de carrière, qu’ils sont venus voir et écouter. 

Grandi et brisé. Dans l’univers de Cohen, les deux sont totalement inséparables, et la brisure avec humilité est un passage obligé pour achever le processus de maturation. L’on est ainsi encore plus beautiful lorsque l’on est un loser, paradoxe à part. 

L’artiste semble presque étonné d’attirer des centaines de milliers d’auditeurs après quinze ans d’absence. 

Ils sont en effet toujours plus nombreux, toutes générations confondues, à affluer partout, aussi bien dans l’ambiance champêtre des jardins royaux de Sofiero Slott, près de Helsingborg, en Suède, que dans l’ancienne caserne de Kongens Have, près du château de Rosenberg, à Copenhague, au cultissime Festival de jazz de Montreux, dans la vieille ville de Lyon, la très élaborée et nouvelle 02 Arena de Londres, bâtie au bord de la Tamise, près de Greenwich, aux alentour d’Athènes ou dans le décors feutré de l’Olympia, entre autres. Et la liste de villes où il compte se produire d’ici à l’été prochain ne fait que s’allonger.  

Cohen avait pourtant annoncé au début des années 90 qu’il ne se produirait plus jamais sur scène, et c’est aussi ce retour inespéré de l’icône absolue de la chanson rock à texte – en très grande forme – qui a provoqué le raz-de-marée du public. 

L’office du « Cohen » 

La chanson d’ouverture de Cohen, c’est la poignante Dance Me To the End of Love – un hymne à l’amour en apparence, mais qui parle en fait de l’Holocauste. Le violon, certains juifs étaient contraints par les nazis d’en jouer pour mener, comme le Pied Piper de Hamelin, les prisonniers dans les chambres à gaz.

La brûlure n’est plus celle de la passion, mais celle de l’enfer.

Cohen conjure Dieu d’accompagner les hommes à travers la violence et la panique, afin qu’ils puisse, au-delà de l’horreur, retrouver la beauté et la sécurité. Ils implore aussi le Très-Haut d’accorder à l’homme, au-delà du mal, une élévation, une transcendance dans la paix, pour danser jusqu’à la fin de l’amour. La fin de l’amour, qui n’est autre que la fin du monde. Cette supplique, Cohen la fait d’ailleurs à genoux devant son guitariste espagnol, l’excellent Javier Mas, un rituel qu’il répétera plusieurs fois. 

Le chanteur canadien enchaîne logiquement sur l’apocalyptique The Future, aux paroles moins cryptiques, puisqu’il y est frontalement question de la fin du monde. Cohen a entrevu la fin du monde, l’éclatement des valeurs universelle, et le déchaînement. Le refrain est digne de Dante : « J’ai vu l’avenir mon frère, et c’est le meurtre. Les choses vont glisser dans toutes les directions, rien ne sera plus comme avant. Le blizzard du monde a atteint un seuil de non-retour et a dépassé l’ordre de l’âme. » La repentance est inutile. Le monde explose. Le fascisme est de retour. La vie privée n’existe plus. La culture est à bout de souffle. Les Quatre Cavaliers ne sont plus confinés aux camps de concentrations. Le diable est partout. Pourtant, reste l’amour, seul engin de survie. Encore l’amour. 

Écrite avec l’effondrement du mur de Berlin et la fin de la bipolarité, la chanson est sans doute la plus agressive du répertoire cohenien. Pourtant, l’interprétation que la chanteur en fait est presque douce. Comme si la colère avait disparu avec la maîtrise du zen. Comme si l’amour, après toutes ces années, avait triomphé.  

Le ton du spectacle est très rapidement donné. Il ne s’agit pas d’un concert rock, mais d’une messe. D’un voyage philosophico-mystique introspectif, une sorte de cérémonie cathartique (à plusieurs) aux confins du religieux et du poétique, mêlant musique moderne et chant récitatif. Cohen porte bien son nom. Le prêtre-rabbin assume parfaitement son rôle. Joni Mitchell ne l’appelait-elle pas, à raison, le « saint homme de la radio FM » ?  

Le « rêve fou » d’un gamin 

Mais la liturgie cohenienne ne passe pas uniquement par les cantiques rock.

Le cynisme désopilant y occupe aussi une place fondamentale. 

« La dernière fois que J’étais ici, c’était il y a 15 ans. À l’époque, J’étais juste un gamin animé d’un rêve fou. Depuis, j’ai pris beaucoup de Prozac, de Ritalin, de Bufferin, de Focalin, de Wellbutrin, d’Effexor, », ironise Leonard Cohen, sourire en coin.

L’homme a effectivement tenté de traiter son angoisse existentielle et sa dépression chronique de toutes les manières possibles : les antidépresseurs, les femmes, l’engagement, la poésie, le mysticisme, le vin… mais ce n’est que la pratique du zen qui lui a ouvert la voie à une certaine forme de sérénité.  « Mais la bonne humeur a quand même continué à filtrer », ajoute-t-il. Un sourire facétieux illumine son visage.  

Les applaudissements crépitent. Cohen est resté Cohen, malgré la patine du temps. Son sens de l’autodérision est toujours le même, Mieux, avec le temps, il semble avoir gagné en verve et en humilité. Cela transparaît par exemple dans ses multiples hommages et révérences à ses musiciens tout au long du concert. Il retire son Fedora, le tient, à la verticale contre son ventre, en signe de déférence ultime, et se met à l’écart à chaque fois que l’un d’eux se lance dans un solo.

C’est, en quelque sorte, l’hommage du chapeau au souffle du coeur.

Quelle élégance de l’âme !

« Mais je tire toutefois un enseignement fondamental de tout cela… Il n’y a pas de cure à l’amour », ajoute Cohen sur sa lancée. Il annonce la chanson suivante Ain’t No Cure for Love… qui est, encore, une prière à Dieu… maquillée sous une chanson romantique. Si bien que certains y avaient vu, à sa sortie, une chanson sur la SIDA. Mais Cohen ne se fait-il pas un malin plaisir à s’adresser à Dieu sous le couvert des femmes ? Les deux ne s’entremêlent-ils, ne se confondent-ils d’ailleurs pas complètement dans son univers ?

Sous les standing ovations de publics européens, conquis les uns après les autres – le concert a obtenu un peu partout les meilleurs commentaires dans les journaux locaux -, Cohen interprète l’un de ses hymnes à la liberté, écrits sur l’île de Hydra lors de l’installation des premiers fils électriques – Bird on a Wire, dont il aime traduire les premières lignes en français lorsqu’il chante devant un public familier avec la langue de Molière :  « Comme un oiseau sur la branche, comme un ivrogne dans le cœur de la nuit, j’ai cherché ma liberté. » Le texte a d’ailleurs donné lieu à une adaptation française par Serge Lama. 

Le poète canadien enchaîne par la suite les unes après les autres une série de chansons de différentes époques, toutes devenues des classiques : Everybody Knows, In My Secret Life, ou encore la sublime Who by Fire – basée sur une prière pour les morts, Unetaneh Tokef, récitée à l’occasion du Rosh HaShana, le jour du jugement, durant lequel Dieu ouvre le Livre des Morts pour décider qui va vivre et qui va mourir.  La chanson bénéficie d’une introduction « flamenco » du guitariste catalan, Javier Mas.

Le moment est solennel, sacré. 

Sur le registre de l’adieu – une mort symbolique dont il garde encore le regret, un demi-siècle plus tard ? – la nostalgique Hey, That’s No Way To Say Goodbye, écrite pour sa muse, Marianne Ihlen, à la fin des années 60. 

Hymne à l’espérance 

Mais le clou de la première partie du spectacle est sans conteste Anthem, une chanson sociopolitique détonante, composée à partir d’une autre révélation prophétique au début des années 1990. Cohen en a fait la signature personnelle de sa nouvelle tournée :  « Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner, oubliez votre offrande parfaite, tout se fissure, mais c’est ainsi que la lumière pénètre. » 

D’inspiration zen, la chanson opère une sorte de syncrétisme entre la politique et le spirituel. Cohen y fait allusion à l’art japonais du kintsugi, celui de recoller les morceaux brisés en gardant les fêlures, désormais habillées d’or. Mais l’inspiration vient aussi de Rumi, l’un des maîtres de Cohen. Au-delà de la guerre, des hordes déchaînées, des requins de la politique, de la tempête qu’ils créent, il y a l’espoir, tout au bout de la nuit. 

«  Nous avons tellement de chances de pouvoir nous retrouver ici, ensemble, de profiter de cette soirée, alors que tant d’endroits à travers le monde sont plongés dans le chaos », dit-il. 

Un message de paix et de lumière pour faire face aux ténèbres qui enveloppent de plus en plus le monde. 

Anthem est une chanson-clef du répertoire de Leonard Cohen. Elle contient beaucoup de ses intuitions philosophiques, sur la puissance du processus d’individuation et la poussée irrémédiable de l’espérance parallèlement à la montée de la violence. « Vous pouvez additionner les parties, vous n’aurez pas la somme ; vous pouvez sonner la marche sur votre petit tambour brisé : l’amour viendra dans chaque cœur, mais comme un réfugié. » 

L’amour. Toujours l’amour. 

La seule issue. 

Chez Leonard Cohen, la bataille fait plus que jamais rage entre le désespoir et l’espoir, la lumière et l’obscurité. Nous sommes dans les demi-tons et la demi-mesure, dans la relativité absolue, aux confins d’une philosophie personnelle inspirée du bouddhisme, du judaïsme et du christianisme. La dualité terrestre s’évanouit, le retour à l’Un est salutaire. 

Le temps de la brisure 

Au terme d’une première interruption de quelques minutes, Cohen revient sous les applaudissements pour rebondir sur l’un de ses nouveaux thèmes favoris : la vieillesse, le temps qui passe et sa relation compliquée avec la musique. 

« Mes amis sont tous partis et mes cheveux sont gris, j’ai mal aux endroits grâce auxquels je « jouais » autrefois (…), je ne fais que payer ma rente dans la tour des chansons », dit-il avec légèreté, en tapotant sur un petit synthétiseur, une antiquité qu’il avait utilisée à la fin des années 80 pour se mettre au goût du jour, quelques notes de piano. 

Les chansons défilent, chargées de souvenirs pour beaucoup d’admirateurs de la première heure qui, les tempes grises, plongent dans la nostalgie. Avec Cohen, toute une intimité refait soudainement surface, rejaillit lentement des tréfonds du passé, des abîmes de l’âme.

L’émotion est ainsi très vive lorsqu’il prend sa guitare pour chanter, d’une manière dépareillée, son tout premier succès, Suzanne. Suivent une version très flamenco de The Gypsy’s Wife –  une chanson des années 70 sur les infidélités de la mère de ses enfants, Suzanne –  puis la très soul Boogie Street, métaphore du départ du chanteur du monastère bouddhiste de Mount Baldy, où il était reclus, pour regagner la turbulente vie urbaine. 

Un bref moment de silence et puis Leonard Cohen, plié en deux d’émotion, littéralement cassé, se lance dans une interprétation éclatante de beauté, très intime, de la chanson qu’il a mis plus de dix ans à écrire, plus perfectionniste que jamais : Hallelujah

La pièce, summum de spiritualité, est devenue centrale dans l’œuvre de Cohen. Elle est inspirée des Psaumes. C’est David qui chante la beauté de Dieu, subjugué par la beauté de Béthsabée au bain. C’est Samson qui capitule devant Dalilah. C’est l’élévation, la rédemption, le salut par la brisure, l’inévitable chute du jardin d’Eden, le silence de Dieu. L’amour est une défaite, une descente aux enfers. Mais c’est le seul moyen d’atteindre l’absolu. La seule voie vers la grâce.     

Dans l’interprétation de cet opus, Cohen livre tout ce qu’il a en lui : sa passion, son désespoir, son acceptation nue de l’inéluctable défaite, de la déchéance absolue. « J’ai fait de mon mieux, mais ce n’était pas grand-chose ; je ne pouvais pas sentir, j’ai dû apprendre à toucher ; j’ai dit la vérité, je ne suis pas venu jusqu’ici ce soir pour vous tromper ; et même si tout a été de travers, je me tiendrais devant le Dieu de la chanson avec un seul mot à la bouche : Hallelujah ». 

Le poète est vérité, ou il n’est pas. C’est nu, avec ses tares, ses imperfections, ses péchés, qu’il se présente devant son public et devant Dieu. 

Une capitulation-offrande. 

Nous sommes en plein dans le bouc émissaire qui se sacrifie pour la beauté et la victoire ultime de l’amour. 

Une promesse d’éternité 

Et puis, après les orgues d’église, les tambours de la mobilisation, parce que Democracy is coming to the USA. Une chanson toujours d’actualité, puisque la démocratie, selon Cohen, est une bataille de tous les jours, dans les luttes, la souffrance, la fièvre et les sacrifices. 

L’homme revêt ensuite le masque de la séduction, suscitant les sifflements admiratifs d’une gent féminine en pâmoison. I’m Your Man, l’une des plus belles chansons d’amour, mêlant d’humilité, de compréhension, de légèreté, d’érotisme, de don de soi, dans une synesthésie de l’amour, n’a rien perdu de sa force. Le septuagénaire est toujours aussi séduisant. Surtout depuis qu’il est habité par la lumière de la sérénité. 

C’est avec une voix profonde, fatiguée, brisée, mais puissante car parsemée d’éclats de beauté que le poète récite A Thousand Kisses Deep, issu de son dernier recueil, The Book of Longing. Il s’agit d’un autre moment de vérité, d’une chronique de la fuite du temps, du dépérissement du désir, d’une mise à nu… jusqu’à la moelle.  

Cohen se donne entièrement à son public. Rivés à ses lèvres, beaucoup ne peuvent d’ailleurs pas empêcher leurs larmes de couler devant tant d’humilité. Le silence est religieux, le public au comble de l’émotion. 

Mais le chanteur n’est pas fatigué. Il est au meilleur de sa forme pour rendre hommage à son mentor, le poète espagnol Federico Garcia Lorca, l’homme qui l’a damné en le plongeant dans l’univers de la poésie, et dont il a adapté un poème, Petite valse viennoise. Take This Waltz est l’un des chefs d’oeuvre de Cohen. Un bain de jouvence pour le chanteur, qui quitte la scène, léger, en valsant… 

Le premier encore est tonitruant. Sous un tonnerre d’applaudissements, le chanteur retourne sur scène en bondissant. Il livre à son public, seul à la guitare, des versions sobres, dépareillées de quelques-uns de ses premiers titres, Sisters of Mercy et So Long, Marianne, puis enchaîne sur l’éprouvante Closing Time, mélange de country et folk traditionnel irlandais. Survolté, le public le suit en frappant des pieds, sur le frénétique First, We Take Manhattan, une chanson sur le dogmatisme, devenue un hymne contre le fascisme, mais qui parle en fait de son éloignement forcé de la scène musicale, son « exil », imposé par les grands studios, durant la décennie 80. 

Pour clôturer trois heures d’une performance unique, ponctuée de trois rappels et d’une dizaine de standing ovations, le chanteur canadien offre sa chanson d’amour à son public, qui, depuis les années 90, lui permet d’introduire ses musiciens, en donnant à chacun d’eux son moment, sa pirouette musicale –  Tried To Leave You.

Une dernière prière, chantée par les Webb Sisters, ses choristes, accompagnés d’une harpe – If It Be Your Will – , avant de clôturer, a capella, avec son groupe, et surtout sa complice, la formidable Sharon Robinson, sur les mots du Livre de Ruth, Wither Thou Goest.

C’est une promesse d’union indéfectible à son public, mais aussi très certainement, à Dieu.

Un au-revoir, une bénédiction, un serment.

Cohen nous dit adieu, mais pas tout à fait. 

Il est là, jusqu’au bout. 

Même quand il ne le sera plus.

Au-delà de la déchéance, de l’absence, du silence. 

Jusqu’à la fin de l’amour. 

Du fond de mille baisers. 


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