L’autre face de l’Apocalypse

Michel HAJJI GEORGIOU

12/01/2009

L’Orient-Le Jour

Deux armées qui luttent aux portes de Jérusalem. L’une (« régulière » et israélienne) au nom d’une « raison d’État » trouvant sa source dans un retour fondamentaliste à la « pureté des origines », à la tradition biblique ; l’autre (formée d’organisations paramilitaires pro-iraniennes) puisant sa force dans cette phrase de l’imam al-Mahdi rapportée par cheikh Kourani selon laquelle, à la veille de la fin du monde, un groupe armé combat les juifs dans « Bayt al-Maqdis et ses environs ».

« Pour l’Europe, nous formerons là-bas un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie », écrivait Theodore Herzl en 1902, dans le style le plus pur de la pensée coloniale de l’époque, pour convaincre du bien-fondé de l’édification de l’État d’Israël. 

L’argument, évidemment mensonger et tronqué à la base, n’a jamais paru plus risible, plus cynique aujourd’hui. Comment Israël peut-il espérer convaincre que son « droit à la légitime défense » peut bien justifier toutes les horreurs qui sont perpétrées contre la population civile a Gaza ? 

« Les Juifs vous combattront, mais vous serez plus puissants jusqu’à ce que la pierre dise : musulman, celui-ci est un Juif caché derrière moi, tue-le », affirme le prophète Mahomet, cité comme il se doit par le vice-secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, dans son ouvrage sur le Hezbollah, parmi tant d’autres phrases cherchant à établir une légitimité islamique, un socle idéologique à la lutte contre Israël. Comme si la sphère de la politique ne suffisait pas pour donner des arguments ; comme s’il fallait sans cesse essentialiser le conflit pour que la violence puisse ensuite être poussée à son paroxysme. 

Est-il nécessaire d’en dire plus pour mettre en évidence l’inexorable montée aux extrêmes qui se déroule sous nos yeux à Gaza depuis plus de quinze jours, l’incroyable mimétisme entre les acteurs, Israël et le Hamas, qui semblent avoir totalement fusionné dans la violence, comme en témoigne ce refus profondément pathologique de part et d’autre de l’arrêt des combats en vertu de la résolution 1860 du Conseil de sécurité – et ce alors même que le bon sens, la rationalité, cette « civilisation » occidentale que Herzl se targuait de défendre en 1902, et le droit à la vie de ce peuple palestinien que le Hamas prétend vouloir « libérer » devraient accorder la priorité à l’arrêt des combats et au respect du droit humanitaire ? 

Mimétisme total dans la sacralisation de la violence et la haine ; mimétisme aussi dans la volonté, de part et d’autre, d’aller dans la guerre totale, jusqu’à l’extermination ; mimétisme aussi dans l’indifférence face aux souffrances des individus, des civils. 

N’est-ce pas là les conditions d’une Parousie, d’une inéluctable Apocalypse en marche, d’un Armageddon réalisé au nom d’une pensée eschatologique mortifère ? 

Car, mimétisme oblige – l’indifférenciation totale dans la violence qui est elle-même génératrice de toujours plus de violence, en raison de l’absence même de ces différences – il convient de renvoyer dos à dos deux images. 

À l’ignoble barbarie israélienne contre les civils palestiniens (au nom, mais c’est un comble, « de la défense du droit à la vie et à la sécurité » de ses propres nationaux !), il faut opposer la promesse d’Ismaïl Haniyeh de faire de Gaza une nouvelle Massada. 

En d’autres termes, à observer le comportement des deux protagonistes du conflit, qui sont tour à tour dans la logique de l’agresseur et dans le discours de l’agressé – la seule différence, au demeurant très importante dans la pratique, étant qu’Israël a les moyens de son agression tandis que le Hamas doit se contenter de quelques artifices empruntés aux Iraniens –, la volonté de la guerre totale et de l’extermination de l’autre est omniprésente : à peine à demi voilée chez Israël, bien exprimée et totalement assumée du côté du Hamas. 

En ce sens, à la machine de destruction israélienne répond à merveille la martyropathie du Hamas, comme si les deux forces n’attendaient que d’être combinées pour faucher le plus de vies humaines (palestiniennes !).

Le point commun, la similitude troublante entre les deux logiques, c’est qu’elles semblent tenir toutes les deux beaucoup plus de la guerre totale, cette volonté eschatologique d’accélérer la violence jusqu’à l’extermination, que de la « guerre de libération » ou d’une logique séculaire de raison d’État. 

La guerre totale fonctionne même comme mode de légitimation des deux côtés : Barak, Livni ou Olmert désirent ainsi, chacun de son côté, transformer le sang palestinien en victoire électorale, scénario on ne peut plus sordide pour un néo-« miracle » façon biblique. 

Quant au Hamas, l’apologie du martyre fonctionne à merveille pour consolider l’idéologie et la açabiya, et l’Iran pourra une fois de plus se satisfaire de son stratagème subversif déjà employé au Liban entre juillet 2006 et mai 2008, dans la mesure où il s’agit d’exploiter la martyrophilie des mouvances islamistes dans leurs pays d’origine pour crier à la « victoire divine » sous les décombres et renverser l’ordre social, politique et culturel établi au sein des sociétés arabes. 

Ainsi, une « victoire divine » du Hamas (c’est-à-dire, dans la logique iranienne, une incapacité d’Israël à exterminer cette mouvance) ouvrirait potentiellement la voie à un nouveau coup de force interpalestinien contre l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, à la manière du 7 mai 2008 du Hezbollah à Beyrouth. 

Pour l’Iran, que cela soit dit clairement, la cause palestinienne n’a toujours été, que ce soit du temps de la guerre Iran-Irak ou aujourd’hui, rien de plus qu’un discours de légitimation, un stratagème habile permettant de gagner du terrain et de l’influence dans le monde arabe au détriment de régimes sunnites traditionnels et exsangues, sinon quasi moribonds. 

Et il est plus que jamais évident, à voir les massacres de Gaza et l’impuissance régionale et internationale à les arrêter, que le monde arabe n’a jamais été aussi faible face à Israël que depuis que ce dernier est en passe de réaliser, grâce à l’aide qualitative de Téhéran, son projet historique d’un conflit permanent entre sunnites et chiites dans la région pour pouvoir assurer sa pérennité. 

Le mode du massacre opère une fois de plus pour générer de la politique. 

Du côté d’Israël, cela n’est guère étonnant : l’État hébreu est prisonnier de cette fatalité qu’il s’est assignée, celle de devoir combattre inlassablement pour préserver son existence artificielle dans le monde arabo-islamique, sans comprendre – mais la raison semble avoir déserté depuis bien longtemps cette région du monde – que la guerre d’extermination signifie aussi, au final, celle de son propre peuple ; que l’éradication de l’autre est, inéluctablement, une éradication aussi de soi. 

Du côté arabe, cependant, si la vie humaine n’a jamais réellement la valeur qu’elle mérite (la plus grande !), il fut quand même un temps où la fonction de la résistance était de défendre le peuple et l’État, et non de laisser mourir son peuple en première ligne et de désavouer l’État. 

Cela n’enlève absolument rien à l’atrocité de ce que commet Israël à Gaza. Mais le peuple palestinien mérite de vivre, pas d’être abandonné aux avant-postes, conduit comme un seul homme au sacrifice. 

C’est là la limite de la logique de la résistance à l’iranienne, qui conduit le peuple palestinien – mais aussi, ici, le peuple libanais – à succomber à la violence, la sienne et celle des autres, et à enterrer sa cause et soi-même, en se laissant abandonner à la douce – et divine – illusion que la guerre totale pourrait sonner les trompettes de la victoire historique. Ce n’est là qu’une douce folie : la seule victoire face à la guerre totale et à la destruction intégrale, elle est dans le défi historique de la culture du dialogue, de l’altérité, et d’une paix juste et globale. 

Une culture de la paix, qu’on se le dise, qui est autant à portée de mains – mais il faut une somme de volontés pour cela – que l’Apocalypse que l’on nous prépare tous les jours.


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