Michel HAJJI GEORGIOU
16/03/2009
L’Orient-Le Jour
La honte n’est pas de perdre, d’être inférieur à l’ennemi. Mais d’être inférieur à soi-même : voilà qui gâte à la fois le sort du vaincu, le mérite du vainqueur.
— Edmund Spenser, La reine des fées
Chacun est l’ennemi de soi. Au risque d’être cynique, comme l’était d’ailleurs l’auteur de cette pensée du VIe siècle, le philosophe scythe Anacharsis, il faut quand même convenir que cela est tout à fait le cas au Liban, où l’on n’a souvent pas besoin d’un adversaire ou d’un rival pour se faire du tort. Il en est ainsi, évidemment, de certaines figures de ladite « opposition ». Aussi celles qui font de plus en plus allusion à ce concept biscornu et crétin qu’est le « jihad électoral », vocabulaire emprunté une fois de plus aux alliés persans (mimétisme oblige !), devraient commencer par l’appliquer à eux-mêmes, en menant bataille contre leurs multiples dérives comportementales.
Mais le mal ne ronge pas que le 8 Mars ; il fait aussi des ravages dans l’autre camp, au sein du 14 Mars. Certes, la majorité n’est pas un parti unique, et elle est loin de posséder la discipline totalitariste du Hezbollah. À l’évidence, le pluralisme qui existe au sein du mouvement du 14 Mars est un élément de force, et il serait parfaitement injuste de dire que cette force est une faiblesse. Non, bien au contraire. C’est cette unité, que même les canons illégaux, le 7 mai dernier, n’ont pas réussi à ébranler, qui a permis au Liban de retrouver sa souveraineté, et à l’intifada de l’indépendance de devenir une réalité. En dehors de cette unité qui existe naturellement sur le terrain au sein de cette masse anonyme d’individus qui forment aujourd’hui l’esprit du 14 Mars, il n’y a qu’une seule réalité : le néant.
Cela ne veut évidemment pas dire que les courants qui forment l’alliance du 14 Mars n’ont aucune popularité, aucune légitimité. Chacun a ses fidèles, son assise, son électorat à lui. Cela, nul ne le conteste. Cependant – et l’expérience du Rassemblement de Kornet Chehwane était suffisamment concluante dans ce sens –, chacun des leaders de la majorité actuelle devrait enfin comprendre que, d’une certaine façon, il ne représente finalement pas grand-chose hors de la coalition dont il fait partie ; surtout à la veille des prochaines élections.
Les aventures en solo sont peut-être tentantes, séduisantes. Elles comportent quelque chose de diablement narcissique, voire peut-être même d’exhibitionniste. Elles sont incroyablement bonnes pour renflouer un ego, mais quel plaisir pourrait-on avoir à s’exprimer devant quelques dizaines de milliers de partisans, une expérience forcément réductrice aussi bien sur le plan politique que sociocommunautaire pour un chef lorsqu’il a connu l’océan de vie coloré, cosmopolite et pluriel du 14 Mars ? La régression ne saurait en effet pouvoir être considérée comme une évolution.
Par ailleurs, la défaite sera commune, même si elle n’est pas globale. Il suffit en effet que les options du 14 Mars soient battues sur le terrain le 7 juin prochain au sortir des urnes pour que l’ensemble des piliers de la majorité s’effondrent. Il faut, dans cet esprit, être conscient de l’ennemi, qui est l’un des éléments de définition, en politique, de l’identité du groupe. Or si l’ennemi, le Hezbollah et ses alliés, obtient la majorité, les ténors du 14 Mars peuvent être sûrs que, réussite individuelle ou pas, ils auront tout perdu, à commencer par la possibilité de convertir dans la réalité le slogan, lancé samedi au BIEL, du passage à l’édification de l’État. Sinon, pourquoi refuser d’ores et déjà de participer à un gouvernement d’union nationale en cas de victoire de ladite « opposition » ?…
Certes, le 14 Mars a réussi à établir un programme commun pour les prochaines législatives et à organiser son congrès annuel. Et c’est surtout le secrétariat général du mouvement qu’il faut féliciter, lui qui a réussi, en deux ans, à devenir un espace public incontournable pour réunir tout le monde, à coordonner entre toutes les sensibilités même dans les moments les plus difficiles et à associer aussi la société civile du 14 Mars, quasiment négligée par les leaders.
Mais cela est encore insuffisant. C’est le minimum vital qui devrait être accompli de la part des leaders de la majorité pour espérer rattraper le public du 14 Mars, qui est, lui, bien au-dessus des querelles sur les strapontins et des comptes de boutiquiers, et bien au-delà des stratégies électorales, des humeurs politiques changeantes des uns et des autres, ou encore de leurs susceptibilités frivoles. Même cette liste commune, qui est annoncée comme un sommet invincible en raison de la présence massive de divergences, de partis et de candidats, représente le minimum syndical que le 14 Mars devrait offrir à ceux qu’ils souhaitent convaincre de l’élire le 7 juin prochain.
Entendre sans cesse l’audience du 14 Mars appeler ses chefs à mettre leurs différends en sourdine et à s’élever à la hauteur de l’événement relève du burlesque, sinon du véritable drame ! C’est en effet dans l’autre sens que les suppliques devraient se faire ! Et pourtant, c’est encore une fois la société civile du 14 Mars qui est bien en avance sur ses chefs…
Encore une fois, l’histoire est une gueuse, cruelle, impitoyable, parfaitement cynique : pour triompher des autres, le 7 juin prochain, le 14 Mars doit d’abord impérativement triompher de lui-même
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