Cassons la baraque !

Michel HAJJI GEORGIOU

30/03/2009

L’Orient-Le Jour

Las des analyses qui noient le poisson dans l’eau, qui amollissent à souhait les cris de révolte !

Las des considérations étroites et ridicules qui jettent aux oubliettes les options fondamentales !

Las d’être à la pointe de chaque bataille, de chaque dynamique publique, avant d’être ignorés avec mépris dès que les intérêts personnels et claniques pointent à l’horizon !

Las de tous les changements soudains de cap, des professionnels du revirement, de cette floraison saisissante de propos ineptes et stériles !

À deux mois des élections, voici venu le temps de dire aux protagonistes de la scène politique, et avec la plus grande fermeté : cette bataille ne vous appartient pas ! Vous n’avez pas le droit d’en disposer à vos aises, pour vos seuls appétits ! Il est tout à fait sordide d’appeler les électeurs à se rendre massivement aux urnes le 7 juin en répétant inlassablement, et durant des mois, que la bataille est décisive, qu’elle déterminera le sort du Liban… puis de se comporter, dans la pratique, comme s’il s’agissait de n’importe quelle consultation médiocre ! Élevez-vous un moment à la hauteur de l’événement, vous qui n’avez cessé d’appeler les citoyens à en faire de même ! Cessez de vider le discours politique de son contenu et de ses spécificités, en faisant, pour certains, des mea culpa parfaitement déplacés au stade actuel, parfaitement démobilisateurs, sinon destructeurs ! Arrêtez, pour les autres, de ne penser exclusivement qu’à votre (sur) représentation partisane. Ce n’est pas en renouant avec ce genre de pratiques féodales, autocratiques et antédiluviennes que vous ramènerez vos partis à leur prestige antérieur ! Vous rendez-vous compte que vous profitez d’un moment qui appartient à tout le monde pour réaliser des victoires latérales, secondaires, personnelles !

Si seulement vous qui menez actuellement le bal, chefs et candidats, pouviez sortir un moment de vos cocons, de vos petits royaumes, pour lire la déception sur le visage des Libanais, entendre les commentaires blessants, les plaisanteries salaces ; pour vous rendre compte que rien ne va… Ils ne vous le disent probablement pas en face, puisqu’ils n’ont que si peu les moyens de vous rencontrer… mais ils sont loin, très loin, de vos petites querelles. Pour tout dire : ils les méprisent.

Et il faut les comprendre. Cette bataille est d’abord celle de la société. Elle l’a toujours été, par-delà vos différends. Le 14 mars 2005, faut-il vous rappeler comment beaucoup d’entre vous continuaient encore à hésiter, petits calculs à l’appui, à se lancer dans l’intifada ? Vous souvenez-vous que certains parmi vous, une semaine à peine après le 14 février 2005, voulaient faire comme si de rien n’était et aller débattre de la loi électorale à la Chambre des députés ? Faut-il rappeler qu’il a fallu de véritables héros de l’ombre, au sein de la société civile, comme parmi des centaines : Asma Andraos, Jyad Murr, Ziad Majed, Samir Abdel Malak, Sami Nader, Shirine Abdallah, Nora Joumblatt, Tima el-Khalil et, surtout, Samir Kassir, pour mener une dynamique populaire qui dépassait largement la plupart d’entre vous ? Faut-il également mettre l’accent sur le fait que toutes ces figures n’ont cependant jamais cherché – et c’est peut-être la plus grande erreur qui ait été commise jusqu’à présent – à empiéter sur vos plates-bandes politiques, à vous ravir vos précieux strapontins ; qu’elles ont tout fait, durant ces quatre dernières années, pour vous soutenir et tenter d’améliorer vos performances, souvent malgré vos carences, vos erreurs, et en dépit de votre ego ?

Comme tous les rassemblements du 14 février l’ont prouvé, depuis l’an 2006, le public du 14 Mars est toujours en avance sur votre leadership autoproclamé. Il vous soutient, c’est vrai, mais non pour vous encourager à enraciner votre traditionalisme obtus et votre culte de la personne dans les mœurs politiques et culturelles du pays. Une bonne partie de ce public n’a que faire – il faut que vous le sachiez – de chacun de vous individuellement. Si ce peuple vous soutient, si les citoyens sont déterminés à aller aux urnes le 7 juin, c’est pour plébisciter les options qui vous réunissent, et non pour renforcer la sphère d’influence de l’un d’entre vous au détriment de l’autre… Mais ce même peuple exige en contrepartie un minimum de cohérence, de cohésion, de courage de votre part. Il réclame aussi du respect : il préfère véritablement ne pas avoir à voter pour n’importe qui, sous le prétexte qu’il s’agit de votre poulain désigné. Les exigences de la bataille nécessitent peut-être quelques sacrifices, dans la mesure où l’objectif primordial est de mettre en ballottage les options adverses, mais cela ne saurait être la règle partout et n’importe comment !

Le 1er avril 2005, soit à la veille des dernières élections, Samir Kassir écrivait : « Après ces deux événements que constituent la manifestation du 14 mars et la mise en route du retrait syrien du Liban, le temps est venu de réfléchir à une nouvelle approche politique (…). Les manifestants indépendants attendent, légitimement, que leur mobilisation historique soit prise en considération (…). L’opposition ne doit pas donner d’elle-même l’image d’ « un club pour candidats aux élections parlementaires ». La confiance des citoyens en leurs représentants politiques devrait être restaurée. Pour cela, il faudra les convaincre que les figures politiques de l’opposition ne sont pas, toutes, à la recherche d’un gain électoral. (…) Chers compagnons de l’opposition, nouveaux comme anciens, descendez dans la rue, vous entendrez sa voix. Vous entendrez aussi un appel urgent, vous demandant d’initier une intifada d’un autre genre, une intifada contre soi qui, avec le crépuscule de la tutelle du Baas, donnera le coup d’envoi de l’État moderne, l’État des citoyens et non pas des sujets. »

Quatre ans plus tard, l’appel à une intifada dans l’intifada reste plus que jamais percutant. Il faut faire entendre cette voix avant les élections à ceux qui aspirent, encore, à devenir nos représentants, à ceux qui ont plus que jamais besoin de nous pour le faire. Ayons le courage, au moins pour une fois, d’être conséquents avec nous-mêmes, et de casser la baraque.


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