Michel HAJJI GEORGIOU
16/04/2009
L’Orient-Le Jour
Il faut savoir gré au Hezbollah de jouer enfin franc jeu dans la perspective des prochaines élections, de révéler son vrai visage – contrairement à son satellite chrétien, le Courant patriotique libre, qui n’en finit pas d’user de la subversion. Cette face peu attirante ne saurait en effet être masquée par les manœuvres aounistes, qui tentent de libaniser les enjeux en présentant une fois de plus la bataille comme étant celle de « la réforme et du changement », ou encore de « la lutte contre le féodalisme politique ».
Loin du discours du général Aoun, dont la fonction spécifique semble être de masquer les véritables enjeux stratégiques de la bataille pour séduire l’électorat chrétien, c’est donc plutôt à partir des déclarations du Hezb, et tout particulièrement de son idéologue, Nawaf Moussaoui, qu’il convient de rechercher les grands axes de la bataille du 8 Mars. Quand bien même le document d’entente avec le CPL ou, plus récemment, le programme électoral du Hezbollah nous promettaient monts et merveilles – fort probablement pour épater la galerie chrétienne -, c’est M. Moussaoui, candidat du parti à Tyr, qui donne le ton.
Ainsi, dit-il, le 7 juin prochain – et, sous-entendu, la victoire du 8 Mars – devrait sonner le glas de la résolution 1559, qui deviendra du « passé ». « Il faut tourner la page de l’application de cette résolution », souligne-t-il. Ce que nous affirme Nawaf Moussaoui, c’est que les électeurs qui iront aux urnes dans un peu moins de deux mois pour désigner leurs députés doivent avoir à l’esprit qu’en votant pour les forces du 8 Mars, ils choisissent d’enterrer la résolution 1559 et toute application éventuelle de ses clauses, notamment celles qui stipulent clairement que le monopole de la violence doit revenir à l’État.
Faut-il rappeler que la résolution 1559, dont le général Aoun revendiquait autrefois avec insistance la paternité spirituelle et politique, a été la garantie fondamentale, sur le plan international, pour que le Liban recouvre sa souveraineté et son indépendance ? Est-il nécessaire d’évoquer le souvenir de tous les étudiants, surtout dans les rangs aounistes, qui ont été malmenés, arrêtés et torturés durant les années noires de l’occupation syrienne parce qu’ils avaient l’audace de réclamer l’application de « l’ancêtre » de la 1559, à savoir la résolution 520 du Conseil de sécurité ?
La résolution 1559 n’est pas un « instrument de la tutelle internationale » comme le soutient le Hezbollah dans sa rhétorique politique, mais le principal acquis au niveau du système international pour le peuple libanais en matière de souveraineté, d’indépendance et de consolidation de l’autorité de l’État en 60 ans d’existence. La jeter aux oubliettes, comme le veut le Hezbollah, c’est délester le Liban d’un rempart fondamental contre le retour du régime syrien au Liban ; c’est légitimer ad vitam aeternam les armes du Hezbollah, celles des organisations palestiniennes prosyriennes hors des camps et celles des Palestiniens à l’intérieur des camps. C’est enfin torpiller les résolutions du dialogue national de février 2006 au sujet desquelles le 8 Mars – représenté à l’époque par Hassan Nasrallah, Nabih Berry et Michel Aoun à la table de dialogue – avait donné son accord de principe.
Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Nawaf Moussaoui poursuit donc son entreprise de déconstruction, sinon de destruction du système politique actuel, en affirmant que l’accord de Doha « n’est pas temporaire » et que « ses effets ne prendront pas fin le 7 juin ». Il affirme ainsi que cet accord « normalisera les relations entre les Libanais », ainsi que « l’activité des institutions » après le 7 juin. « Le 7 juin renouvellera les effets de l’accord de Doha pour éviter la guerre civile et préserver la stabilité », ajoute-t-il.
La menace est à peine voilée.
Pour éviter un nouveau 7 Mai, c’est-à-dire une nouvelle agression des armes de la « Résistance » contre les Libanais, il faut se soumettre au fait accompli, et accepter qu’avec une victoire éventuelle du 8 Mars, en juin, l’accord de Doha devienne une constante. En d’autres termes, il s’agit de remplacer le déjà très cafouilleux accord de Taëf par une formule encore pire, celle de Doha, qui livrerait l’ensemble de la formule libanaise au Hezbollah. Car derrière cette guerre à peine voilée contre Taëf, il y a cette volonté inébranlable chez le parti islamiste de remplacer la parité islamo-chrétienne consacrée en 1989 par cette fameuse répartition en trois tiers : sunnites, chiites et chrétiens. Les chrétiens étaient déjà les parents pauvres de Taëf, dans la pratique, malgré la parité. Pouvons-nous seulement imaginer ce qu’il en sera si les projets du Hezbollah se réalisent… ?
Pour bien lire le Hezbollah, ses objectifs insurrectionnels au Liban – comme d’ailleurs en Égypte maintenant -, il n’existe qu’une seule grille réelle de lecture, qui n’est de toute évidence pas le texte cosmétique de l’entente avec le CPL ou d’autres programmes électoraux quelconques. Il s’agit de la lettre ouverte aux opprimés du 16 février 1985, véritable charte fondatrice du parti, qui n’a jamais été remise en question, depuis, par le moindre de ses responsables, et dans laquelle l’on peut retrouver pêle-mêle tous les principes qu’il adopte et tous les objectifs qu’il souhaite réaliser au final : rejet du système international et de ses résolutions, ainsi que de l’Occident et de toutes les valeurs occidentales ; rejet de la formule politique de 1943 et du maronitisme politique ; appel aux chrétiens, en substance, à adopter la religion islamique « dont la victoire inéluctable pointe à l’horizon » ; allégeance totale au vilayet e-faqih iranien, etc.
Voici les options que défendent aujourd’hui les forces du 8 Mars, et les diversions en milieu chrétien par le biais de slogans sexy et modernes n’y feront pas grand-chose. Les électeurs, et surtout les chrétiens parmi eux, savent à quoi ils ont réellement affaire le 7 juin prochain, et dans quel genre de société ils souhaitent réellement vivre.
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