Michel HAJJI GEORGIOU
29/05/2009
L’Orient-Le Jour – éditorial publié dans le supplément spécial Résistance culturelle.
À Samir Kassir et Michel Seurat
À la mémoire d’Albert Sara
Quand j’entends parler de révolver, je sors ma culture
Francis Blanche
Résistance culturelle 2009. Le titre de ce supplément annuel de L’Orient-Le Jour en aura probablement frappé plus d’un. Mais qu’est-ce qui peut donc bien justifier cet opus sur la résistance culturelle, alors que, selon la propagande assénée tous les jours par certains medias et certaines divas exaltées de la politique, les lendemains qui chantent se profilent enfin à l’horizon après le 7 juin ?
Après avoir cru, au terme de l’année 2005, dans ce fol espoir tracé en lettres de sang par Rafic Hariri, Georges Haoui, Samir Kassir et Gebran Tuéni, et proclamé solennellement l’avancée inexorable de la révolution du Cèdre ; après avoir senti, fin 2006, les premiers doutes poindre sur l’avenir, avec l’accord de dupes signé à Mar Mikhaël et les débuts féroces de la contre-révolution ; après avoir tenté de sublimer l’impasse et les angoisses, et de s’évader, partant, dans un nécessaire processus de recréation du Liban ; voici enfin venu l’heure de vérité. Il n’est désormais plus question d’aller se réfugier dans une douce utopie quelconque pour fuir certaines réalités effarantes, de vivre dans ce déni malsain qui nous maintient, depuis cinq ans déjà, dans un insupportable état d’incontinence civique et politique.
L’heure de la résistance est venue.
La formule peut faire sourire. Elle a en effet un petit quelque chose de sournois – et chacun, selon ses affinités et ses lubies, peut y trouver son compte, fantasmer à souhait sur l’avenir.
Du côté du 8 Mars, les effluves d’une potentielle légitimation de la contre-révolution, au sortir des urnes, le 7 juin prochain, troublent déjà les esprits. L’establishment pourrissant de la République de Weimar, ils en sont déjà au-delà. Peut-être certains d’entre eux songent-ils même déjà à la Nuit des Longs Couteaux qu’ils perpétreront ensuite, une fois le triomphe assuré, pour éliminer ceux qui sont trop embarrassants, trop modérés à leur goût. Ceux qui ne partagent pas suffisamment cette obsession pour la purification propre à toutes les pensées totalitaires.
N’est-ce d’ailleurs pas ainsi que l’ayatollah Khomeiny a opéré à son arrivée au pouvoir en 1979 ? Ne s’est-il pas d’abord empressé, attentats et œuvre du Hezbollah iranien (la milice du peuple) à l’appui, de terroriser, mâter, et contenir tout l’espoir réformiste que contenait la révolution, pour l’orienter vers un régime théocratique. Bani Sadr, le visage démocratique de la révolution, n’a-t-il pas été tout simplement destitué par Khomeiny deux ans à peine après le retour de ce dernier ? Ses proches collaborateurs n’ont-ils pas tous été torturés et assassinés par les Pasdaran ? Qu’en a-t-il été de Mahdi Bazargan, chef du Parti républicain laïc, contraint par Khomeiny de démissionner de son poste de Premier ministre quelques mois à peine après la victoire de la révolution, en raison de sa résilience à l’établissement d’une République islamique ? Et que dire des Moudjahiddines Khalq de Massoud Radjavi, massacrés ou contraints à l’exil en raison de leur opposition au régime des mollahs ?
L’heure de la résistance est-elle enfin venue ? La « Résistance », n’en pense certainement pas moins en tout cas, elle qui prépare lentement depuis de longues années son glorieux avènement, non sans manœuvres subversives et stratégie de persuasion. Entre le 7 mai 2008 et le 7 juin 2009, entre le coup d’État militaire et sa tentative de légitimation démocratique, rien n’a vraiment changé. La pensée fasciste est incapable de se réformer, d’admettre ses erreurs. Elle est vouée à rester dans l’errance, sinon dans l’ignorance, et de s’exprimer par la violence et par le rejet de l’autre. Preuve en est, le flot d’accusations de traîtrise, de propos haineux qui précèdent les élections, allant des menaces l’on ne peut plus directes, à l’antenne, contre des journalistes, à la diabolisation totale de l’adversaire, accusé de collusion objective avec Israël pour la simple raison qu’il aura eu l’audace de répondre aux mises en demeure et aux provocations du chef suprême…
Et la culture fasciste est communicative. Que ce soit au niveau du discours ou du comportement, force est de constater que le Courant patriotique libre a adopté, par effet troublant de mimétisme qui progresse à grands pas vers une sorte d’état fusionnel, un certain nombre d’expressions politiques propres au Hezbollah. Ainsi veut-on désormais « couper les bras et les langues », mener le « jihad électoral », ou encore user de cette terminologie exclusiviste et profondément fasciste de « achraf el-nass », avec comme sous-entendu que tous les autres citoyens, ceux qui ne sont pas sous le pouvoir hypnotique du Verbe du leader, comptent, eux, pour moins que des prunes.
La pensée fasciste est obsédée par la thématique de la purification. La IIIe République du Hezbollah, annoncée en grande pompes par les panneaux électoraux du CPL et relayé par le discours du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, selon lequel, en substance, « l’État n’a jamais existé », commencera sans doute, si jamais elle vient à voir le jour, par un gigantesque autodafé, un bûcher des vanités digne de Savonarole… La pensée fasciste souhaite purifier toutes ces âmes viles de la corruption, par exemple, et, si cela s’avère impossible, eh bien il faudra s’y employer autrement : en purifiant tout bonnement la société de cette corruption, c’est-à-dire de ceux qui en sont à l’origine.
Dans le même état d’esprit – c’est dire à quel point le fascisme peut prendre dans les milieux de la bourgeoisie – un candidat du 8 Mars préconisait, avec une insolence bien rare, une « réforme à venir de la presse et des médias » en cas de victoire de son camp le 7 juin prochain – L’Orient-Le Jour étant selon lui bien évidemment le corps le plus atteint, le plus malade de la République, et nécessitant donc les honneurs de ladite réforme. Excusez du peu. Une attitude tout à fait révélatrice d’une grave distorsion dans la pensée, d’une grave altération dans la culture démocratique. Plus grave que tous les fléaux qui ravagent le pays, cette attitude, directement prélevée de la praxis syrienne, considère que la presse, et surtout les journalistes libres, constituent l’ennemi à abattre tant qu’elle ne se soumet pas à la pensée unique.
L’heure de la résistance est bien venue. Mais il s’agit de la résistance contre les excès de la résistance et de ceux qui tantôt se lotissent derrière elle, tantôt se laissent manipuler. Il s’agit de la résistance culturelle, dans la plus pure ligne de conduite définie durant la décennie écoulée par le père Sélim Abou dans ses discours-évènements de la Saint-Joseph. Une lutte audacieuse de la création et de l’innovation contre ce que Gebran Tuéni appelait, à sa façon, « la médiocratie », médiocratie dont les symboles retentissants, ceux de l’ancien régime, ont à nouveau envahi le paysage politique pour mieux nous avertir de ce qui nous attend si nous ne réagissons pas fermement le 7 juin prochain.
Le premier acte de résistance culturelle, c’est de s’élever au-delà des contingences pour faire barrage à cette médiocrité qui n’hésite même plus à se dépareiller de ses oripeaux de civilité pour libérer sa hargne. C’est de se mobiliser le 7 juin prochain pour aller dire « non ». Pour répéter infiniment, un million et demi de fois, en allant aux urnes – comme une petite comptine à la fois apaisante et obsédante, un nouveau chant des partisans :
¡No pasarán!
¡No nos moverán!
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