Derrière le miroir aux alouettes…

Michel HAJJI GEORGIOU

01/06/2009

L’Orient-Le Jour

À la mémoire de Samir Kassir. Tes assassins n’auront pas le dernier mot.

« Le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire. »
Roland Barthes 


Mahmoud Ahmadinejad. Ehud Barak. Hassan Nasrallah. Trois voix – et quelles voix ! – en une dizaine de jours, pour démentir toute la campagne électorale en trompe-l’œil menée par Michel Aoun, à travers slogans pompeux et affiches séduisantes : le changement, la réforme, et tout le baratin. On connaît la chanson. La véritable réforme s’est avérée être une dégringolade sans précédent dans le discours politique libanais et une obsession maladive de rouvrir, selon les bonnes vieilles méthodes syriennes, toutes les plaies de la guerre, à les ressortir des « frigidaires de la morgue » ; et le changement promis n’a été qu’un revirement grandiose et un abandon de tous les principes qui avaient fait le mythe Aoun à travers les années de la résistance à l’occupation syrienne… Qu’importe, s’il existe encore des personnes capables d’aimer le langage haineux et scabreux, façon Jean-Marie Le Pen, ou encore de formater ses réflexions pour « penser juste » – c’est-à-dire penser dans la servitude intellectuelle, penser à l’image du chef suprême et répondre à son pouvoir hypnotique, selon le style Joseph Goebbels…

Mais revenons à nos moutons…

Les propos du président iranien, contrairement à ce que dit le secrétaire général du Hezbollah pour justifier cette inconvenance et en atténuer la portée, sont bien plus qu’« une analyse ou une opinion ». Ils constituent une reconnaissance des enjeux stratégiques réels du scrutin du 7 juin. En quelques mots, Ahmadinejad a résumé ce que le bon sens avait déjà fait dire à bon nombre d’entre nous ; en l’occurrence, qu’une victoire du 8 Mars dimanche prochain sera considérée comme une victoire pour l’aile radicale en Iran, non seulement au Liban, mais à l’échelle de la région tout entière. En d’autres termes, voter pour les listes du Hezbollah et de Michel Aoun, dimanche prochain, c’est renforcer la position de l’Iran dans la région et, accessoirement, contribuer à la réélection d’Ahmadinejad. La voilà, la vision des 10 452 km2 à l’iranienne : un ustensile de plus que l’on manipule pour des appels d’empire et des enjeux de pouvoir, sans plus…

« Libanisation » du Hezb, disiez-vous ?

Tout aussi dangereuse est la position israélienne, dont le secrétaire général du Hezbollah s’offusquait la semaine dernière. Pourtant, Barak, Lieberman, Netanyahu… tout le monde, en Israël, crève d’envie de voir le Hezbollah gagner les élections, dans la plus pure tradition de l’alliance objective. L’affirmation de Barak est fort révélatrice à cet égard : Si le Hezbollah gagne, notre marge de manœuvre sera plus grande. Un souhait à peine voilé de voir le 8 Mars triompher. Quelle aubaine ce serait donc pour la Faucheuse israélienne ! L’arrivée au pouvoir du Hezbollah légitimerait toutes les offensives sur le Liban… et cette fois, contrairement à la guerre de juillet 2006, il n’y aurait pas de cabinet Siniora pour court-circuiter l’offensive, faire appel au droit international que le parti de Dieu ne reconnaît tout simplement pas…

Le droit israélien de tuer et de détruire serait absolu, sacré, en vertu de cette loi inexorable de la montée aux extrêmes pour établir le règne de la violence totale. Le Hezbollah, dans ce cadre, serait un adversaire légalisé inespéré, sorti de sa clandestinité, et, pour l’attaquer, plus besoin de s’en prendre uniquement au Sud… C’est l’ensemble du Liban, de ses institutions, de sa population et de son infrastructure qui seraient désormais la cible de la furie israélienne. Pour faire l’Apocalypse, il faut être deux. À entendre Barak, Israël est en passe de trouver son « partenaire » idéal le 7 juin en cas de victoire du 8 Mars.

Hassan Nasrallah, enfin. Qui souhaite, sans aucun complexe, armer la troupe avec de l’aide syrienne et iranienne. Et pourquoi pas, aussi, en cas de triomphe le 7 juin, importer plus de Pasdarans pour entraîner les commandos de l’armée ? Puis, une fois que l’entraînement physique sera fini, pourquoi ne pas s’attaquer aussi à la doctrine de l’armée… pour élargir un peu plus ses horizons géographiques et stratégiques… ?

Après toutes ces énormités, et tous les dangers qu’elles comportent pour le Liban, son âme, son indépendance, sa stabilité, sa sûreté et son identité… peut-on encore se laisser duper par les slogans creux qui sont servis aux électeurs par le camp orange et son gourou… ?

La parole a été donnée à l’homme non pour exprimer sa pensée, mais pour mieux la dissimuler, la travestir, écrivait Stendhal. Cet adage correspond parfaitement au 8 Mars, qui use de techniques l’on ne peut plus insidieuses et pernicieuses dans son discours électoral, qui manipule le double langage, le camouflage verbal et visuel à merveille. Mais il n’y a là rien de bien nouveau.

Ceux qui rêvent, phénomène de secte oblige, à des myriades d’Anita Ekberg se trémoussant dans des fontaines d’orangeades le 7 juin au soir pour célébrer l’avènement d’une dolce vita aux allures de miroir aux alouettes, devraient sortir un petit peu des effluves pour voir ce qui se cache derrière toutes les promesses de ce formidable bond en avant qui est promis aux électeurs.

Derrière le miroir, pas d’Anita Ekberg qui vaille… mais que d’Eva Braun et de Leni Riefenstahl à foison, exaltant le culte de l’Être suprême, des dieux et autres demi-dieux, devant des phalanges bien disciplinées, bien propres et surtout parfaitement pures de guerriers prêts à accomplir le triomphe de la volonté. Mieux encore, à travers le miroir, que de Betty Mahmoody, contraintes à se résigner au fait accompli et à renoncer aux attraits de la modernité, et donc à leur beauté, par négligence, par ignorance, parce qu’elles ne savaient pas.

Mais bien sûr, après il n’est toujours que trop tard. Trop tard pour découvrir le rôle de mère-« pondeuse de martyrs » que cheikh Naïm Kassem souhaite assigner aux femmes dans sa « société de résistance » (cf. son ouvrage Hezbollah), trop tard pour se rendre compte que la IIIe République est un doux sobriquet pour la République du tiers et l’ultime consécration de l’État du Hezbollah, trop tard pour exprimer un quelconque regret ou remords.

Trop tard, tout simplement. 


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