Tirez sur le pianiste…

Michel HAJJI GEORGIOU

25/06/2009

L’Orient-Le Jour

Allez, c’est bien connu : l’idéologie n’aime pas rire. Cela, le Hezbollah l’a déjà prouvé à maintes reprises, notamment lorsqu’une émission télévisée satirique pastichant Hassan Nasrallah avait provoqué en 2006 des débordements de ses partisans dans la rue : les plaisanteries, ça ne le chatouille pas, ça ne le branche pas particulièrement. Lui, il opère dans un autre registre, plus radical, celui de la violence sacralisée, des anathèmes ex-cathedra, basta.

Explications : le bulletin d’information d’al-Manar, hier soir. Deuxième reportage. Outrages généralisés, hurlements au scandale de la rédaction hezbollahie : comment Gad Elmaleh, comédien, humoriste, acteur, a-t-il été invité à se produire sur la scène de Beiteddine ? Car, selon la chaîne du Hezbollah, l’homme, qui fait probablement partie des personnalités les plus appréciées du monde de l’art au plan international, serait « d’origine israélienne », aurait « servi au sein de l’armée israélienne », serait « l’ambassadeur des sionistes auprès de la Francophonie », et, provocation ultime, serait sur le point de se produire au Liban au moment où le Liban commémore le souvenir de la guerre de juillet 2006.

Rien que ça.

Les informations d’al-Manar seraient basées sur un site Internet, photo (soi-disant en uniforme de soldat) à l’appui – laquelle photo n’a absolument rien à voir avec Gad Elmaleh). Il reste qu’elles ont été démenties par son agent dans un communiqué hier soir, l’artiste affirmant très clairement qu’il n’a jamais eu rien à voir avec l’armée israélienne. 

Il est vrai que dans la guéguerre idéologique de pacotille qui fait rage sur le web, chacun raconte désormais ce qui l’enchante. Certains sites qui se prévalent de l’« altermondialisme » font de la propagande et déforment tout et n’importe quoi pour distiller de la haine. D’autres, dans le camp opposé, celui de l’hypersionisme, font exactement pareil. Que le Hezbollah, à travers sa chaîne de télévision, ait décidé de se baser sur des informations collectées ça et là sur La Toile pour rendre son verdict contre Gad Elmaleh est inquiétant.

Faut-il rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, al-Manar reprenait aussi des informations d’un site d’intox créé par les services de renseignements syriens et maquillé en site israélien, fillkaisraël.com, dont la seule préoccupation était de rendre des hommages dithyrambiques crypto-israéliens aux journalistes et aux politiciens de la majorité, pour mieux pouvoir les taxer ensuite de collabos ? 

Internet ou pas, d’ailleurs, le problème reste ailleurs : les spectateurs qui ont déjà pris leurs billets à Beiteddine parce qu’ils ont tout bonnement envie d’aller passer quelques heures à rire pour oublier la politique et les grands sermons des uns et des autres, parce qu’ils ont urgemment besoin de divertissement, loin des sociétés va-t-en guerre et des résistances permanentes, se moquent totalement des affinités politiques de Gad Elmaleh.

Ils vont célébrer un talent et communier avec un grand artiste. Le reste n’a aucune importance. Du reste, chacun est libre de ses idées. Jusqu’à quand le Liban se résignera-t-il à rester en marge du monde artistique en raison de cette censure imbécile et quasiment antisémite sous prétexte de guerre avec Israël – et alors même que tous les pays arabes, à commencer par la Syrie, font les yeux doux à l’État hébreu sans aucune retenue ? 

Et paf, voilà, l’anathème divin du Hezb est lancé.

Comme Patrick Bruel avant lui il y a une dizaine d’années – qui avait préféré au final s’abstenir de venir au Liban, craignant pour sa vie et sa santé physique à la suite d’attaques similaires -, Gad Elmaleh vient de le recevoir en plein dans la figure. Avec sa souplesse et son inégalable sens de l’humour, l’artiste peut tout à fait esquiver l’attaque. Et décider, comme Bruel avant lui, de renoncer à faire le voyage, au grand dam de ses très nombreux fans libanais.

Mais si Gad Elmaleh esquive le coup, c’est malheureusement une fois de plus l’État, sa souveraineté, son autorité, son prestige – faut-il évoquer à nouveau le cas de Persépolis, le film d’animation de Marjane Satrapi, qui avait failli être interdit l’an dernier par la Sûreté générale pour complaire au Hezbollah et à l’Iran ? -, mais aussi le citoyen libre, qui continuent à en recevoir plein la gueule… 

Résistance culturelle, disiez-vous?


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