Michel HAJJI GEORGIOU
02/07/2009
L’Orient-Le Jour
« Le terrorisme intellectuel est la pratique qui, au moyen d’arguments et de procédés intellectuels (publication, interventions médias, etc.), vise à intimider pour empêcher la formulation d’idées gênantes (que les idées visées soient fausses, vraies ou discutables). On parle aussi de police de la pensée. Historiquement, Montaigne parlait de « tyrannie parlière », Renan de « tyrannie spirituelle ». Adolf Hitler évoquait également, dans Mein Kampf, une expression équivalente en allemand, pour souligner la propension de la masse à se soumettre devant cette forme de terrorisme. Cette censure idéologique, ou police de la parole, vise à empêcher de parler de tout ce qui ne rentre pas dans les grilles de l’idéologie, et qui sera dénoncé par le politiquement correct comme étant un dérapage. Le terrorisme intellectuel n’est pas une fin en soi, c’est un moyen pour favoriser ses propres idées et donc soi-même en tant qu’incarnation de ces idées (intellectuel défendant son statut, parti visant la conquête du pouvoir). »
Cette définition est issue de Wikipedia, l’une des sources Internet sur lesquelles l’organe du Hezbollah, al-Manar, s’est fondé pour initier sa campagne contre Gad Elmaleh. Les principaux concernés n’auront donc aucun mal à se connecter sur le même site, puisqu’il est devenu pour eux une source autorisée, afin de s’informer sur l’art auquel le parti islamiste se livre avec maestria depuis une semaine : le terrorisme intellectuel et moral. Une chose est de donner son opinion, de prendre position, de boycotter un artiste – ce qui est absolument du droit de tout le monde ; une autre est de l’intimider, de le terroriser, pour qu’il se rétracte et s’écrase ; peu importe si un nombre incalculable de Libanais, l’autorité et le prestige de l’État doivent aussi s’écraser au passage…
Car il faut appeler un chat un chat, sans plus se perdre dans les circonvolutions qui noient le poisson dans l’eau : le plus dangereux dans l’affaire Gad Elmaleh, c’est qu’un groupe politico-communautaire, le Hezbollah, à travers son organe médiatique, al-Manar, s’est finalement arrogé un droit de veto sur la scène culturelle du pays… Que les trois ministres directement concernés, de la Culture, de l’Information et du Tourisme, aient affirmé haut et fort que l’artiste est le bienvenu au Liban, et que le ministre de l’Intérieur ait clairement indiqué que la Sûreté générale lui avait délivré un visa n’y changera rien. L’État, le Hezbollah s’en fout royalement et éperdument : il a décidé, au nom de tout le monde, et sans même prendre la peine de prendre l’avis des responsables et des institutions, que Gad Elmaleh ne correspondait pas à ses normes. Ses normes, celles qu’il a lui-même établies et imposées ces dix derniers jours, au nez et à la barbe de tout le monde.
La logique est toute simplette, pour ceux qui cherchent encore des explications : le Hezbollah s’est autoproclamé Gardien de la République au nom de la Résistance. Voilà que les compétences martiales sont à présent étendues au domaine culturel et que le Hezbollah se pose sans aucun complexe en Censeur de la République. Faut-il renvoyer au sociologue iranien Farhad Khosrokhavar et rappeler combien l’art est considéré comme une superstructure pour le parti dans son projet global de « société guerrière » ? Que l’art, pour lui, ne saurait être qu’engagé au service de l’idéologie ? Et que le modèle doit nécessairement être étendu à l’ensemble du pays, de gré ou de force ?
Le Hezbollah n’a que faire des valeurs de la République. « Sa » mini-République à lui, il vient encore de le démontrer, défend d’autres valeurs, aux antipodes du modèle libanais nahdawi d’ouverture, de dialogue, de convivialité, de pluralisme…
Et, à n’en point douter, (défend) une autre République.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
