Se souvenir de la promesse d’août 2001

Michel HAJJI GEORGIOU 

03/08/2009

L’Orient-Le Jour

La nature a horreur du vide, tout le monde le sait. D’autant que le vide, au Liban, est particulièrement dangereux, puisqu’il attire immanquablement la violence. Laquelle n’a pas besoin qu’on l’invoque pour faire irruption sur le champ politique local.

Mais si la violence semble immanente, animée par d’invisibles courants telluriques, ou plutôt savamment distillée et entretenue par les hommes, le grand manège de « réconciliations » bilatérales et de paroles doucereuses que l’on entend çà et là depuis quelques semaines peut-il la conjurer, l’étouffer dans l’œuf ?

À tuer le temps, autant le tuer à coups de poignées de main, plutôt que d’échanges d’armes automatiques, pourrait-on dire, pour simplifier les choses à outrance.

Évidemment, de telles initiatives sont toujours, par définition, plus que louables, surtout si elles visent effectivement, au final, à endiguer la violence.

Tel semble être, d’entrée de jeu, l’objectif assigné à ces démarches par les différents concernés… du moins officiellement. Car ces pseudo-« réconciliations » bilatérales sont en fait autant de pactes bilatéraux qui manquent cruellement de perspective.

Mais le plus pernicieux réside probablement à un autre niveau, en dépassement du binôme qui se « réconcilie »… car la clef de ces ententes passagères se trouve chez celui contre qui la réconciliation est orientée.

La relation bilatérale de la « réconciliation » est en fait triangulaire, et c’est effectivement le troisième pôle, celui qui est laissé hors de l’accommodement, et qui pourtant en fait involontairement et directement partie, puisqu’il est la raison même justifiant la rencontre, qui donne tout son sens à l’initiative.

Bien heureusement, une explication, une justification quelconque au nom de hauts principes stratégiques viendront camoufler le pragmatisme de la démarche, et tenteront de lui donner ce dont elle manque cruellement: un sens.

Est-il nécessaire de donner des exemples ?

Tout cela peut sembler parfaitement compliqué et tortueux, voire même incompréhensible pour certains. Si l’objectif de la guerre est de hâter la réconciliation, comme le pensent certains stratèges, dans une perspective historique, est-il possible d’inverser la tendance ?

Se pourrait-il que ces ententes bilatérales qui échappent à tout entendement, à toute stratégie politique, ne soient en définitive qu’une continuation de la guerre par d’autres moyens ?

Dans les faits, cela voudrait dire que les effets du 7 mai 2008 sont toujours en cours malgré la victoire du 14 Mars aux élections, et que l’existence de la menace des armes du Hezbollah, doublée de l’angoisse déjà suscitée par l’acte d’accusation qui émanerait du TSL dans les mois à venir, continue de présider aux calculs politiques des uns et des autres.

Cela explique encore le repli chrétien toujours plus important du parti Kataëb par rapport à la dynamique nationale du 14 Mars, et les déclarations intempestives de Walid Joumblatt, et son repositionnement tactique plus bruyant et désagréable que dévastateur.

Pourtant – et il faut le reconnaître avant de hurler à la traîtrise -, aussi bien les Kataëb que le PSP, malgré leurs grands écarts et leur volonté de se démarquer du collectif du 14 Mars, n’ont pour l’instant fait aucun compromis sur les positions fondamentales : le monopole de la violence légitime, la primauté de la souveraineté, le respect de l’accord d’armistice avec Israël et de l’accord de Taëf.

Il reste que les dynamiques de rapprochement avec le 8 Mars sont plus motivées par des considérations personnelles, propres à chacune des parties concernées au sein du 14 Mars, que nationales. La guerre, la paix, l’avenir ou les droits des chrétiens n’ont que très peu à voir avec les intentions réelles à l’origine de ces démarches.

Or c’est justement là que le bât blesse.

Car s’il est une leçon que les composantes du 14 Mars devraient avoir assimilée depuis le 14 mars 2005, c’est que chacune d’entre elles n’existe quasiment plus à l’extérieur du collectif du 14 Mars ; qu’il se retrouve immédiatement réduit à sa dimension communautaire ou partisane, sinon – et le phénomène est tout à fait nouveau – spécifiquement clanique, dans la mesure où même le public communautaire et partisan s’est « 14 marsisé » et s’identifie désormais plus au collectif qu’aux personnes. Et pour cause : ce collectif est, qu’il le veuille ou non, devenu emblématique d’un certain corps de principes, à l’extérieur desquels c’est plus ou moins le chaos.

Pour réordonnancer ce chaos et redéfinir les priorités aux heures de l’incertitude; pour redonner du sens à la réconciliation dans le cadre d’un axe téléologique qui doit sortir définitivement des comportements erratiques de clans pour oser effectuer le « grand passage » vers l’État, il convient peut-être de revenir quelques années en arrière.

La première semaine d’août 2001, le patriarche maronite avait eu le courage de poser la première pierre de la vraie réconciliation, la seule, celle qui ne pouvait mener téléologiquement que vers le retour de l’État. Walid Joumblatt avait fait à l’époque l’autre moitié du chemin, devenant ainsi le partenaire privilégié de l’Eglise dans la reconquête de la souveraineté libanaise et la démystification de la guerre, dans la continuité d’un accord de Taëf repensé, replacé hors de la sphère d’influence syrienne. Les forces lésées par cette réconciliation avaient aussitôt procédé à l’impensable pour intimider, terroriser, semer le chaos, et bloquer le processus : les rafles du 7 août et la ratonnade du 9 août, devant le Palais de justice.

Sans succès.

La dynamique d’août 2001, dont nous célébrons actuellement l’anniversaire, a donné du sens, a conduit au 14 mars 2005.

La plus grande, la plus cruelle des ironies veut que le 7 mai 2008 soit au 14 mars 2005 ce que le 7 août 2001 était à la réconciliation de la Montagne: un moyen de détruire l’ordre naissant, la réconciliation, par l’intimidation et le chaos.

Ce fut un fiasco retentissant.

Un rapprochement à méditer intensément pour ceux qui se bornent à vouloir flirter, ces temps-ci, avec la politique du juste milieu.


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