Ce que Walid Joumblatt occulte…

Michel HAJJI GEORGIOU

10/08/2009

L’Orient-Le Jour

Si la controverse créée par Walid Joumblatt est bien révélatrice d’une réalité que toutes les parties concernées cherchent à éluder d’une manière permanente, c’est qu’il y a (encore) trop d’ambiguités dans le 14 Mars, trop de divergences, sinon de contradictions, entre les leaderships qui se réclament du mouvement, et pas de vision claire à proposer…

Voilà du moins l’impression que pourrait laisser la tempête soulevée par le chef du Parti socialiste progressiste durant les derniers jours. Cependant, derrière les critiques assénées par Walid Joumblatt au 14 Mars (et le leader du PSP devrait ne blâmer que lui-même pour « le manque de vision », puisque c’est principalement lui qui a sabordé le projet politique du 14 Mars lors du dernier congrès du BIEL avant les élections), il existe de toute évidence des motivations personnelles qui n’ont pas grand-chose à voir avec les arguments présentés au commun des mortels.

La trajectoire Joumblatt est liée à des considérations propres. D’une part, au personnage et de l’autre, à sa communauté. Cependant, elle ne saurait engager l’ensemble du 14 Mars, qui ne tourne pas autour de la personne du chef du PSP – ni d’ailleurs autour d’aucune des personnalités de cette vaste coalition. Une erreur considérable est de penser que le mouvement du 14 Mars repose uniquement sur les quatre « chefs » de partis politiques qui en sont « l’image » au sein du centre de décision. C’est se tromper grossièrement sur la nature de la dynamique, qui est beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît.

Il y a du bon – involontaire – dans la démarche joumblattiste, puisqu’elle permet de rappeler un grand nombre d’éléments et de positions propres au 14 Mars qui ont tendance à être oubliés dès lors que ce dernier est confronté à une « crise » intérieure ou extérieure. Le doute introduit par le leader druze – « Le 14 Mars s’effondre », entend-on ainsi ça et là – fait certes rejaillir des réactions grégaires de la part de tout un chacun, mais il devrait générer aussi une réflexion en profondeur, non pas principalement sur Walid Joumblatt et la salsa endiablée à laquelle il se livre depuis une semaine, mais sur la dynamique du 14 Mars elle-même.

Le 14 Mars est un assemblage hétéroclite de plusieurs composantes sociologiques. Il s’agit d’un mouvement transversal aux communautés, aux partis politiques, aux idéologies et aux classes sociales. Il est profondément souple et élastique, et ne saurait supporter aucun dogme, aucune doctrine rigide, qui figerait aussitôt le mouvement et le conduirait inéluctablement vers la rupture.

Il ne peut pas et ne doit pas se laisser hezbollahiser en devenant monolithique. Il perdrait sa raison d’être. Le 14 Mars est une coalition plurielle où chacun peut mettre en évidence ses nuances, à partir du moment où elles ne compromettent pas le mouvement et sa réussite en tant que tels. De plus, sa structure est plus celle d’un réseau que d’une pyramide hiérarchisée. Elle est donc extrêmement complexe et lâche : chacune des composantes du 14 Mars – les électrons libres, les « chefs », les réformateurs, les conservateurs, la société civile, les partis politiques, etc. – croit détenir le monopole de la vérité et pense que le 14 Mars correspond à sa propre vision des choses. C’est précisément là que réside la force du 14 Mars, du moins à en croire sa pérennité au vu de toutes les épreuves impossibles qu’il a réussi à surmonter.

En effet, le 14 Mars ne saurait être réduit à la quelconque dimension politique, idéologique, numérique d’un de ses acteurs. Il s’agit d’une dynamique horizontale, associative et cumulative, qui bénéficie en plus d’un atout considérable: une opinion publique. Le corollaire de cette idée est évidemment l’amour de la liberté, liberté des autres et liberté pour les autres. C’est d’ailleurs là la force principale du 14 Mars, par opposition à la puissance militaire du 8 Mars.

Dès lors, celui qui décide de sortir du 14 Mars a toute la latitude de le faire, mais il en assume seul les conséquences puisque c’est lui-même qui a décidé de se mettre hors de la collectivité, de se délégitimer par rapport au collectif (sans même le consulter !) et à l’opinion publique. Walid Joumblatt, comme Michel Aoun avant lui – et comme peut-être d’autres pôles après lui qui justifieraient leur comportement par celui de Joumblatt – sont en train d’en faire la triste, mais concluante, expérience. Encore une fois, le 14 Mars est d’abord une communauté politique, un ensemble de principes, qui n’est pas ses représentants politiques, qui est indépendant des agendas partiels et exclusifs des uns et des autres. Il existe en soi. C’est une sorte d’être collectif, dont les forces du 14 Mars seraient autant d’organes différents et divers, avec leur cortège de qualités et de défauts.

Quoi qu’il en soit, si Walid Joumblatt souhaite de lui-même, par un acte consentant et volontaire, s’exclure d’un collectif dont il a été l’artisan principal sous prétexte qu’il a la « nostalgie » du poulain pour « l’air de Damas » et qu’il « étouffe à Beyrouth », il ne faudrait pas trop le retenir. Il ne peut pas aller bien loin et s’y _qtir à l’aise, parce qu’il est non seulement l’artisan, mais aussi le pur produit du 14 Mars. L’adhésion de sa base au projet du 14 Mars, envers et contre la décision (et le malaise profond) du chef, le prouve bien.

Même la construction idéologique mise en avant par le chef du PSP pour justifier sa sortie du 14 Mars – la peur d’un conflit sunnito-chiite en raison de la « vérité » et de la « justice » – qui est au demeurant tout a fait plausible et logique, à partir du moment où le seul acteur local armé et dangereux est le Hezbollah, est au cœur de la logique 14-marsiste. Le 14 mars 2005 était en effet une dynamique de non-violence face à la brutalité du régime sécuritaire dirigé par Damas, cristallisée lors du mega-assassinat de Rafic Hariri au cœur de la capitale. Sur le plan plus symbolique, Il s’agissait d’une dynamique orientée sur la réappropriation de la mémoire collective pour panser les plaies de la guerre, refaire l’unité nationale, et partant, la souveraineté. Un travail collectif qui était totalement prohibé par la force d’occupation syrienne au Liban, laquelle œuvrait sur les contradictions communautaires héritées de la guerre pour se maintenir au pouvoir.

Or ce que Walid Joumblatt est en train de dire, c’est qu’il refuse de faire de l’héroïsme et de contribuer au déchaînement de la violence qui pourrait survenir entre sunnites et chiites après l’acte d’accusation du TSL, ce qui revient à dire qu’il refuse de voir la communauté druze de nouveau entraînée vers un cycle de violence similaire à celui du 7 mai 2008. Cette posture de non-violence est irrémédiablement 14-marsiste. Mais Walid Joumblatt ne craint pas une guerre sunnito-chiite autant qu’un nouveau 7 mai plus violent de la part du Hezbollah. Saad Hariri a d’ailleurs plus d’une fois assuré, aussi dans une posture 14-marsiste par excellence, que son courant ne répondrait jamais aux tentatives du Hezbollah de l’entraîner dans une guerre civile. Il reste que le chef du PSP a raison de se faire du mauvais sang… mais pas d’en tirer les mauvaises conclusions.

Au lieu de s’isoler et de se rendre encore plus vulnérable – à l’image d’une brebis égarée qui tente de chercher refuge chez le grand méchant loup et de conclure un pacte avec lui pour le dissuader de la manger à l’heure où, en raison de sa faim infinie, il est prêt à se jeter sur n’importe quoi dans l’attente de dévorer le reste du troupeau – il ferait mieux de s’asseoir avec ses partenaires à la même table, comme le ferait n’importe quel membre d’un collectif qui se respecte, pour trouver une solution, loin de tout fatalisme.

C’est là ce qui fait autant mal au public du 14 Mars dans l’attitude de Walid Joumblatt – et de ceux qui cherchent à l’imiter dans le camp souverainiste. Un manque de confiance, un one-man-show, une certaine condescendance qui n’ont pas leur place dans un collectif, ou plutôt qui ont inexorablement de plus en plus de mal à trouver une place dans l’évolution des mentalités depuis le 14 mars 2005.


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