Confessions et hérésies

Michel HAJJI GEORGIOU 

01/09/2009

L’Orient-Le Jour 

Pas une seconde. Il ne faut pas perdre une seconde pour exprimer une reconnaissance et une gratitude infinies à sayyed Mohammad Hussein Fadlallah, lorsqu’il s’est mis en tête de réveiller un auditoire quasiment 8 marsiste à la fois surpris et enthousiaste, au cours de ce fameux iftar de la semaine dernière, en s’en prenant de la sorte au patriarche maronite.

Non qu’il soit encore tabou de lyncher verbalement le « faiseur » de la nouvelle indépendance du Liban… Le bonapartien « patriarche politique » autoproclamé du camp chrétien, Michel Aoun himself, et son compère du Nord, Sleimane Frangié, se sont tellement acharnés sur Bkerké ces dernières années, sans aucun sens de la décence, qu’il en est devenu presque ringard d’attaquer le patriarche. Ils ont si bien montré le chemin que cela en est presque devenu facile. Presque licite, sinon bienvenu. Une sorte de passage obligé pour complaire aux Syriens et au Hezbollah, de rite initiatique, en quelque sorte….

C’est d’autant plus facile d’ailleurs de s’en prendre au patriarche maronite que son sens de l’éthique et sa conscience de son statut d’autorité de référence nationale l’empêchent de s’abaisser au niveau de ceux qui insultent à foison ; et que, du reste, rien n’interdit au final aux chefs (chrétiens) de faire pénitence, et d’aller lui rendre visite, façon « enfant prodigue » en quête d’une quelconque rédemption, pour montrer qu’après avoir joué aux coqs belliqueux, l’on sait aussi jouer aux conciliateurs, de temps en temps… Les iconoclastes ont de tout temps existé, et cela fait semble-t-il – c’est en tout cas ce que paraissent penser les personnes concernées – résolument « moderne », « changement » et « réforme », d’insulter les hommes d’Églises.

Mais revenons-en aux conséquences de cette attitude de démolisseur adoptée par le chef du CPL (et ses alliés chrétiens) à l’égard de Bkerké, juste parce que Bkerké ne se plie pas à ses quatre volontés, ne se met pas illico presto au garde-à-vous quand le général donne de la voix – ce qui est du reste son attitude à l’égard de toutes les autorités qui ne dépendent pas de la sienne ; n’a-t-il pas été rapporté par al-Akhbar qu’il est disposé à « couper la tête » du Conseil constitutionnel, dont il a pourtant été le défenseur acharné durant quatre ans, si ce dernier n’invalide pas la députation de Michel Murr ?

Ce qui est important dans le geste de sayyed Fadlallah, ce n’est pas l’acte de répondre à Bkerké en tant que tel. Il faut accepter le principe de la répartie, du duel, à partir du moment où l’on exprime des positions politiques. Le fait que le patriarche maronite soit un prélat, qu’il soit, dans son envergure politique et nationale, plus ou moins important que d’autres chefs religieux, ne le dispense évidemment pas d’être critiqué, à partir du moment où il exprime une position politique, quand bien même, et c’est la grande différence avec tous les politiciens en général, il le fait dans une perspective d’intérêt public et national, et non dans la logique d’une quête de pouvoir, d’une volonté de puissance. Ce qui ne saurait, toutefois, excuser le ton habituellement utilisé pour avilir avec préméditation le patriarche. Cela, sayyed Mohammad Hussein Fadlallah ne l’a évidemment pas fait : il sait d’ailleurs ce que cela signifie de ne pas partager les vues du parti politique prépondérant au sein de sa communauté, puisqu’il a longtemps accueilli avec beaucoup de tiédeur le système iranien du vilayet e-faqih.

Par-delà toutes ces considérations, par-delà la provocation inutile et gratuite faite sur le plan religieux à la communauté maronite concernant le credo et la « gloire » de Bkerké – alors même que des députés du CPL, bien peu soucieux d’étaler leur habituelle surenchère chrétienne dans ce genre de circonstances, étaient présents dans la salle – l’important, dans la réponse du marjaa Fadlallah au patriarche Sfeir, c’est presque la candeur avec laquelle il expose le conflit politico-constitutionnel actuellement en cours. Qui plus est devant un auditoire formé d’une pléiade de cadres du Hezbollah, emmenés par l’idéologue en chef du parti, le cheikh Naïm Kassem. Il est d’ailleurs difficile de croire qu’il ne lui a pas été demandé de tenir ce discours, malgré la distance « stratégique » établie par le député Mohammad Raad, le lendemain, entre le Hezb et le discours de Fadlallah.

Sayyed Fadlallah reprend à son compte, et sans se draper derrière les oripeaux faussement pudiques de l’attachement à la « démocratie consensuelle » comme les cadres du Hezbollah, les théories du Hassan Nasrallah époque pax syriana : la démocratie numérique et le référendum. Et c’est bien cela qu’il faut lui reconnaître : le fait de ne pas pousser l’hypocrisie, comme les autres, en créant mille et un subterfuges pour masquer la terrible évidence. Le Hezbollah est en guerre contre le système politique libanais.

Une guerre qui se déroule à coups d’hérésies constitutionnelles de la pire espèce apprises par cœur et reprises en chœur par ses alliés, et dont les armes ont plusieurs noms : tiers de blocage, tiers de participation, répartition par tiers, majorité populaire, majorité numérique, référendum, etc.

Le fait de répondre au patriarche de cette manière, avec cette netteté, comme s’il s’agissait d’une confession quelque peu impudique, ancre une fois de plus Mgr Sfeir dans le rôle du garant de la formule libanaise, de la démocratie participative, reconnait en lui celui qui constitue le fer de lance de l’opposition à toutes ces dérives constitutionnelles hybrides et bâtardes dans lesquelles l’on tente d’entraîner le système constitutionnel libanais, la démocratie libanaise, sinon de noyer l’être libanais tout entier.

Inutile de renvoyer tout ce beau monde à l’extraordinaire Testament de l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine, loin de tous les délires numériques, pour saisir l’évanescence de l’âme du Liban: tout prouve, jusqu’à présent, qu’il existe chez eux une malheureuse incapacité à se mettre au diapason de la « libanité », celle qui suppose de venir à bout de ses propres démons communautaires, et surtout du plus coriace de ces démons, le joug numérique.

Il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : si le patriarche maronite est continuellement sous le feu des représentants de l’axe syro-iranien, c’est parce qu’il reste perçu aujourd’hui par ces derniers comme un obstacle insurmontable à la chute de la formule libanaise actuelle, et comme l’initiateur de la deuxième indépendance depuis le célèbre communiqué de Bkerké en septembre 2000 et la fondation du Rassemblement de Kornet Chehwane. D’ailleurs, à l’époque, c’est Hassan Nasrallah qui était chargé à chaque fois par Damas de lui répondre en faisant justement valoir, face aux thèses souverainistes du patriarche, la logique du nombre.

Cest cette attaque frontale contre l’esprit collectif et pluraliste du 14 Mars (qui est d’ailleurs l’antithèse des grands titres proposés par Fadlallah), contre le patriarche maronite, Saad Hariri et Samir Geagea, mais aussi et surtout contre le secrétariat général du 14 Mars, représentée symboliquement ces derniers jours par la réapparition de tous les piliers de l’ère prosyrienne – Nasser Kandil, Wiam Wahhab, Jamil Sayyed, Émile Lahoud, etc. – qui devrait mobiliser toutes les énergies, loin des petites querelles pseudo-« techniques » et « administratives » que certaines parties s’obstinent à étaler sur la scène publique pour justifier un comportement parfaitement indigne des enjeux actuels, et qui sert finalement les intérêts du camp adverse.


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