Michel HAJJI GEORGIOU
07/09/2009
L’Orient-Le Jour
Éternelles questions : faut-il détruire, laminer une institution, tant par les mots que par les actes, pour l’aider à s’améliorer et se réformer, ou bien les attaques frontales ne contribuent-elles, en fin de compte, qu’à l’affaiblir et l’aliéner davantage ? Faut-il préserver, protéger, « sanctuariser » certaines institutions qui sont garantes de la survie de la République, ou bien aucune d’entre elles ne devrait être à l’abri des critiques publiques, même les plus sévères ? Faut-il enfin, malgré tous les griefs personnels retenus contre telle ou telle institution, user d’un langage respectueux, sinon un tant soit peu révérencieux, en faisant état de ses critiques ?
Ce questionnement peut paraître quelque peu naïf. À l’évidence, l’on ne saurait aborder une telle problématique avec une vision simpliste, manichéenne, et, partant, des réponses radicales. Entre l’impérative préservation de la République et le sacro-saint droit à la liberté d’expression, il existe tout naturellement un juste milieu.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que ce débat prend sa pleine dimension actuellement au Liban. Et pour cause : du temps du règne absolu de l’appareil sécuritaire libano-syrien, sous l’ère de l’occupation syrienne, il était totalement interdit d’adresser la moindre critique à une institution. Quand bien même elles étaient quasiment toutes phagocytées par l’occupant et ses acolytes, instrumentalisées pour servir ses désirs… et asservir. Et la justice n’a d’ailleurs pas échappé au traitement. Malmenée, brutalisée, dévoyée… et représentée par – c’est tout dire – l’un des plus fidèles défenseurs de Damas, Adnan Addoum, à qui les nouveaux alliés du camp syro-iranien, syndrome de Stockholm oblige, tentent de refaire, tambour battant, une nouvelle virginité.
De toute évidence, les préoccupations du général Jamil Sayyed, d’ailleurs lui-même figure de proue, fortement emblématique, de l’ancien régime liberticide, sont ailleurs ; il ne faut certainement pas aller les rechercher dans ce rapport complexe entre l’ordre et les libertés. Les dernières attaques diffamantes de l’ancien directeur général de la Sûreté générale à l’encontre de la justice et de certains magistrats sont d’ailleurs à mettre sur le compte de la politique, et non d’une quelconque volonté de réforme – et ce, même s’il faut reconnaître à l’homme d’avoir réussi en son temps à améliorer nettement et qualitativement la Sûreté sur le plan administratif.
En ce sens, les accusations de l’ancien fonctionnaire sont aussi politiques que ce dont il accuse lui-même la justice, et répondent à un sens parfait du timing, une synchronisation parfaite avec toutes les autres figures prosyriennes, les Nasser Kandil, Wi’am Wahhab, etc.
D’ailleurs, si le style Sayyed n’a pas vraiment suscité de choc réel, une offuscation mémorable aussi bien dans les rangs de la magistrature qu’ailleurs, c’est bien parce que les déviations, au niveau du verbe, sont devenues légion, et que les campagnes contre les institutions, à commencer par la justice, l’armée, la présidence de la République et la présidence du Conseil, ont été banalisées à outrance. L’armée elle-même n’a-t-elle pas fait l’objet d’une véritable entreprise de domestication à travers les incidents de Mar Mikhaël ou encore l’affaire du capitaine Samer Hanna, abattu au-dessus de la colline de Sojoud ?
Certes, certaines voix ont publiquement exprimé leur regret quant à la position presque détachée du Conseil supérieur de la magistrature à la suite des propos de Sayyed, notamment de la tournure personnelle de certaines attaques contre le procureur général près la Cour de cassation. D’autant qu’il s’agit peut-être de la première fois qu’un ancien fonctionnaire sans prend de cette manière, et avec ce ton – en faisant valoir un droit de vengeance personnelle ! -, à des magistrats (entre autres, le chef de l’État non plus n’a pas été épargné) en toute impunité, alors même que la terre tremble littéralement quand un journaliste fait allusion au moindre petit dossier qui pourrait toucher de près ou de loin un juge quelconque.
Toutes ces critiques sont évidemment fondées, et d’aucuns s’empressent de souligner que le ministre de la Justice, connu pour sa franchise et sa rectitude, aurait dû réagir fermement. Ibrahim Najjar attendait sans doute que le CSM sonne le clairon de la charge, et que les principaux concernés se manifestent d’abord. Sans doute aura-t-il été déçu, et on peut le comprendre, par le communiqué final de cette instance.
Mais l’on oublie aussi – et c’est là l’opinion d’un de ces anciens (et nombreux, n’en déplaise à ceux qui passent leur temps à insulter et médire) magistrats qui ont façonné le prestige, l’autorité et le respect de la justice – que cette dernière ne saurait, en premier lieu, se départir de son panache et s’abaisser au niveau de ceux qui tentent de l’avilir ; et que la justice sait se comporter avec sagesse en attendant le momentum qui lui permettra d’agir de la manière qu’il se doit. D’autant qu’elle a tout le temps de réagir aux accusations et à la diffamation de l’ancien fonctionnaire, dans la mesure où les délais de prescription n’échoient pas avant trois ans.
Nul, quel que soit son rang, ne saurait s’en prendre à la justice d’une manière aussi scandaleuse sans tomber lui aussi sous le coup de la loi. Sinon, que resterait-il de l’indépendance de la justice, à partir du moment où il est du ressort d’un individu d’user d’un ton menaçant pour intimider des magistrats dans l’exercice de leurs fonctions ?
Quoi qu’il en soit, et même si elle est loin d’être une institution exemplaire, la justice libanaise ne mérite pas un tel traitement. Loin de là. Au contraire, les magistrats (la plupart d’entre eux en tout cas) méritent d’être salués pour avoir réussi à poursuivre une action improbable dans un pays impossible, divisé en zones de partage d’influences politiques, syrianisation rampante oblige. Ils doivent être encouragés à poursuivre leur action, loin des pressions et de la violence morale, et loin de la terreur permanente d’une agression physique – nul n’a oublié les tentatives sécuritaires, par le camp prosyrien, d’intimider les juges susceptibles d’aider le tribunal international durant les dernières années.
Dans ce cadre, il est peut-être nécessaire, voire salutaire, de dépolitiser une fois pour toutes le ministère de la Justice, d’en faire, pour reprendre l’expression de cet ancien magistrat flamboyant, un ministère « du peuple » et « pour le peuple ».
En d’autres termes, de l’exclure des tractations politiques et de le confier, d’un commun accord, à une personnalité intègre et non partisane qui puisse enfin lancer un véritable train de réformes internes, pour que la justice cesse d’être grippée par les politiciens et soit amplement en mesure d’agir comme elle le souhaite véritablement aujourd’hui, en toute indépendance, en tant que garante de la bonne marche de la République.
Il reste évidemment à savoir si cette proposition, tout à fait réaliste et réalisable, ne se heurterait pas à la volonté de puissance des partis politiques en général, notamment du Hezbollah.
La classe politique libanaise dans sa quasi-globalité n’aurait que faire d’une justice qui puisse traquer la corruption là où elle veut bien se nicher, c’est-à-dire dans les moindres recoins d’un système politique miné par les querelles de pouvoir.
Quant au Hezbollah, c’est au nom de l’État – ou de son affaiblissement, jusqu’à la disparition pure et simple – qu’il ferait obstruction à un tel projet, puisque le droit et la justice du mini-État reposent exclusivement, on ne le dira jamais assez, sur la force des armes exclusives. Ces mêmes armes exclusives en lesquelles Jamil Sayyed et ses amis puisent en permanence, d’ailleurs, leur soutien moral pour lâcher leurs foudres contre la justice et toutes les institutions de la République dans un 7 mai symbolique et politique permanent, sans craindre la moindre réaction d’un État réduit à une honteuse impuissance par les artifices de l’extralégale puissance.
P.S : Il s’appelle R. Il est encore au tout début de sa carrière. Dès son plus jeune âge sur les bancs de l’école, bien avant même de se dédier à la magistrature comme son père – un ancien magistrat unanimement reconnu pour sa probité, son intégrité et sa rectitude, et qui a rejoint ses ancêtres nordistes il y a dix ans déjà -, il a opté pour un ascétisme exemplaire dans son style de vie; par respect pour sa profession, en vertu d’une foi extraordinaire que, pour être juge, il faut être un monstre de dénuement et de détermination, un véritable surhomme, sinon plus encore, toujours plus. C’est grâce aux jeunes, nombreux, de sa trempe, que la justice libanaise maintiendra son prestige et continuera à être ce qu’elle a toujours été. N’en déplaise à tous les charognards. C’est pour les futurs grands magistrats intègres et au service de la République, comme il aspire à l’être lui-même, qu’il faut continuer à se battre aujourd’hui, pour la République.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
