La Main au collet 

Michel HAJJI GEORGIOU 

15/09/2009

L’Orient-Le Jour

À la mémoire de Grace Kelly, 

Chaque 14 septembre, c’est évidemment vers la mémoire du président Bachir Gemayel, victime emblématique de la quête de la souveraineté libanaise, que toutes les pensées sont dirigées.

Bachir Gemayel, dont les portraits ont été brandis à la Place des Martyrs aux côtés de ceux de tous ces héros libanais assassinés de différentes sensibilités communautaires et politiques, n’appartient plus – n’en déplaise aux médisants qui, dans certains organes de presse totalement acquis à l’opposition, cherchent par tous les moyens à raviver les plaies de la guerre pour satisfaire leurs intérêts propres et destructeurs – qu’à un seul espace, une seule dimension, un seul temps symboliques abolissant tout espace-temps réel : celui, fortement cohésif et insécable, de la réconciliation nationale opérée le 14 mars 2005 ; celui de la mémoire collective incarnée par ce cortège de martyrs auxquels le Tribunal spécial pour le Liban viendra bientôt rendre justice.

En ce sens, de Kamal Joumblatt à Wissam Eid (en passant notamment par Bachir Gemayel et les nombreux intellectuels, dignitaires religieux et leaders politiques qui ont été arrachés au rêve libanais), tous sont des vivants parce qu’ils représentent une volonté constamment renouvelée d’indépendance, une aspiration permanente à la liberté.

Aussi, nul ne peut plus décider de les cloîtrer dans une sphère qui se situe en-deçà de la patrie, de les rétrograder à une image inférieure dans la symbolique à celle dans laquelle le peuple libanais a décidé de les figer ensemble, durant l’intifada de l’indépendance, dans le deuil définitif de la guerre et de l’occupation.  

Cependant, le 14 septembre 1982 une icône du cinéma, Grace Kelly, rejoignait également le firmament de ces grandes figures adulées disparues trop tôt, tragiquement, trop subitement.

S’il est somme toute dans l’ordre des choses que le souvenir et la grâce de la princesse de Monaco s’effacent derrière la fougue du président-élu tant ce dernier aura finalement marqué, de son empreinte indélébile et puissante, la fin du siècle dernier sur le plan politique au Liban, il serait peut-être bon cette année de faire exception à la règle.

Oui, il faut se souvenir de Grace Kelly, du talent et de la beauté de cette égérie (parmi tant d’autres) de Hitchcock, de l’inoubliable fiancée de James Stewart dans Rear Window, de l’incontournable Country Girl de William Holden… 

Invoquer Grace Kelly, oui, mille fois oui.

Pour ouvrir grand les vannes de l’imagination, et échapper à la médiocrité des méandres libanais. Et surtout pour quitter, l’espace d’un instant fugace, ce monde désenchanté en revoyant la future princesse, resplendissante, poursuivre avec assiduité un Cary Grant vieillissant dans To Catch a Thief.  

Ah… revoir To Catch a Thief… sans songer un instant  –  mais quel délire, quelle aberration ce serait donc – à tous nos soucis libanais.

Tiens, à notre Hassan Ezzeddine national, par exemple.

Oublier le très peu glorieux « Bernard Madoff libanais » en se noyant dans les yeux de la princesse…

Oublier surtout l’horrible réalité que son affaire vient nous confirmer : l’existence de circuits parallèles, échappant aux circuits économiques et financiers traditionnels, soutenus par « l’armée » parallèle, par « l’État » parallèle, par tout un monde parallèle, qui s’éloigne de plus en plus de toute rationalité pour s’engoncer et s’enfoncer dans une expérience destructrice pour l’ensemble du pays.

Un véritable scandale qui fait d’ores et déjà un boucan assourdissant, incessant ; qui est surtout venu éclabousser ceux (et leurs alliés) qui donnent, depuis au moins cinq ans déjà, des leçons condescendantes de « propreté » et « d’incorruptibilité » à l’ensemble du peuple libanais au nom de « l’honneur » de cette race supérieure que serait les fils de la « Résistance »…

Mais quelle idée saugrenue que cette comparaison inconsistante avec le film de Hitchcock… Pas de course-poursuites nocturnes sur les toits à la recherche d’un quelconque voleur ici. C’est au nom de leur propre loi, et dans un acte d’anticipation extraordinaire, sans qu’aucune plainte ne soit déposée devant la justice, que celui par qui le scandale arrive sera remis aux autorités concernées… une manière comme une autre de se laver les mains et d’enterrer tous les petits secrets liés au parti, et de tenter de fuir la colère du pauvre peuple berné.

Qu’importe, après tout : la volonté de puissance du Hezbollah ne suppose-t-elle pas qu’on lui sacrifie, que ce soit communément ou individuellement, à l’échelle communautaire et nationale, tout au passage ? 

Heureusement qu’il y a Grace Kelly…

Sans elle, sans l’élégance naturelle de la Country Girl, comment ne pas replonger dans l’actualité, et conspuer illico presto tous ces comportements locaux de country boys… ?

Loin du cinéma, si loin du monde de Grace Kelly, les « voleurs » n’en ont malheureusement pas qu’après les bijoux des dames de la très haute société.

Certains détrousseurs n’ont en effet que faire des biens matériels. Plus professionnels, ils font dans le rapt national et démocratique caractérisé.

C’est bien le cas du 8 Mars, largement soutenu par Damas et Téhéran, qui sous le couvert des demandes les plus médiocres érigées en revendications nationales (entre les yeux de Grace Kelly et ceux de Gebran Bassil, comment hésiter une seconde… ?), cherchent dans la réalité à torpiller le pays et à l’entraîner dans un projet de guerre.

Toutes les pressions qui sont effectuées sur Saad Hariri pour l’humilier et  l’empêcher de former un cabinet, toutes les voix qui contribuent directement, du 8 Mars, ou indirectement, de l’intérieur de la majorité, à affaiblir la position et l’immunité du Premier ministre désigné de retour, sont en effet quasiment en train de procéder à un « patricide », en essayant de « voler » les résultats des dernières élections législatives, de se livrer à un véritable rapt du système consensuel au nom d’hérésies sans noms reprises en chœur par certaines populaces, de bousculer toutes les règles et procédures constitutionnelles, tous les usages et toutes les coutumes, de détruire littéralement la démocratie, ou le peu qu’il en reste.

Lorsque Michel Aoun affirme que « le retour du Premier ministre désigné équivaut au chaos » ; lorsque le Hezbollah soutient les conditions impossibles du chef du CPL dans une logique de blocage régional liée, de l’aveu même de Téhéran, aux négociations sur le nucléaire iranien ; lorsque Nabih Berry cède finalement aux pressions de Damas et s’empresse de priver Saad Hariri de toute légitimité chiite dans le processus de formation du cabinet… ne s’agit-il pas d’un « casse » en bonne et due forme au service de l’Iran et de la Syrie, longuement médité et prémédité, accompli de sang-froid et avec nombre de complicités ?  

Il ne faut pas se faire d’illusions. Le « hold-up » n’est pas celui d’une petite bicoque, mais d’un pays tout entier ; il s’agit d’une vaste opération régionale, et il y a fort à parier qu’en attendant un événement extérieur, comme l’acte d’accusation du Tribunal spécial pour le Liban par exemple, tous les obstacles dissuasifs du monde, même s’ils doivent être d’ordre sécuritaire, seront mis en travers de la route du 14 Mars pour empêcher la majorité de former un gouvernement, même d’union nationale.

La solution de la crise au Liban ôterait une carte de négociation importante aux mains de Téhéran face à la communauté internationale dans l’affaire du nucléaire. Pourquoi Damas s’embarrasserait-il de la stabilité au Liban alors que l’instabilité lui donne la possibilité de marchander sans cesse (c’est-à-dire de vendre la stabilité libanaise au détail) avec Paris (bien conciliant, d’ailleurs) et Washington sur l’Irak et d’autres dossiers ?    

To catch all the thieves, il faudrait que quelqu’un accepte bien un jour de jouer le rôle du gendarme, que la communauté internationale prenne acte de l’entreprise de démolition et qu’elle sorte de la passivité de l’invalide James Stewart, confiné au rôle du voyeur dans Rear Window.

Comment ne pas suggérer la même chose au 14 Mars lui-même, qui doit nécessairement recommencer à communiquer directement avec son public, auquel il doit après tout le sacre du 7 juin dernier ? 

Il en faudra évidemment bien plus que la confiance en soi née du sourire et des « beaux yeux » de Grace Kelly pour que tout rentre dans l’ordre.

Mais, en attendant, c’est déjà ça.


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