Michel HAJJI GEORGIOU
23/03/2009
L’Orient-Le Jour
Depuis les travaux de Carl Schmitt et de Julien Freund, il est désormais établi que la dialectique entre « l’ami » et « l’ennemi » – comme acteurs objectifs et loin de toute considération morale et de tout jugement de valeur – constitue l’un des trois présupposés du politique. L’on sait ainsi qu’il est tout à fait naturel que, dans le champ politique, il y ait deux adversaires, deux sensibilités qui s’affrontent, et que cette rivalité est génératrice de politique. Au contraire, soutien Freund, c’est l’ordre fusionnel et unitaire qui est exceptionnel, sinon contre-nature, dans la mesure où il ne laisse aucun espace à la rivalité, et, par transitivité, à la politique.
Mais loin des cimes de la science politique, revenons à la politique locale pré-électoraliste.
Certes, il est tout à fait naturel que chacun des deux principaux camps qui s’affrontent dispute les élections dans l’objectif d’empêcher l’autre de remporter la partie le 7 juin prochain ; c’est d’ailleurs ce que prévoit la règle du jeu démocratique. Dans ce cadre, le 14 Mars et le 8 Mars ont tous les deux, au cours des derniers mois et par la voix de leurs nombreuses figures politiques et candidats, mis en évidence ce qui les différencie au niveau du programme politique et des orientations stratégiques.
Fort bien. La bataille sera donc, tout le monde le répète, une bataille d’options, et c’est d’abord en fonction de ces dernières que les Libanais iront aux urnes pour déterminer qui ressortira vainqueur de la consultation pour conduire la nouvelle majorité à la Chambre et former le prochain gouvernement.
L’« ennemi » du dehors au sens politologique du terme, c’est-à-dire l’adversaire, est donc parfaitement défini : il s’agit du camp rival, avec ses slogans, ses couleurs et, surtout, ses options.
Dans cette optique, l’on pourrait imaginer que les candidats choisis pour représenter chaque camp et chaque parti n’auront théoriquement que peu d’impact sur le cours des événements, puisque l’électorat aura d’ores et déjà été mobilisé en fonction de la portée symbolique, politique et stratégique de la bataille.
Pour dire les choses comme elles sont, les décideurs pensent – et l’on peut dire qu’ils sont particulièrement fidèles à leur pensée dans la pratique – qu’ils peuvent cuisiner et servir n’importe quel plat aux électeurs sans que ces derniers n’aient leur mot à dire, ou une quelconque opinion, un quelconque jugement à donner.
Or ils se trompent lourdement. Quelle que soit l’importance de l’enjeu et la portée de la bataille, il convient au moins de manifester ne serait-ce qu’un tantinet de respect à ceux que l’on appelle depuis des mois à cors et à cris à se rendre le 7 juin dans les bureaux de vote pour plébisciter telle ou telle option.
Malheureusement, il n’en est rien. Il faut même dire qu’à défaut d’aller vers la définition d’un profil-type de candidat qui viendrait rompre, dans une certaine mesure, avec la médiocrité que les électeurs sont globalement condamnés à avaliser d’année en année, c’est tout à fait le contraire qui se produit.
Ainsi, les personnalités qui font preuve de crédibilité, de sens critique, d’indépendance d’esprit, d’intégrité morale et intellectuelle et de réflexion – sans parler des jeunes qui tentent tant bien que mal de percer et de faire leurs preuves sans aller se placer sous l’ombrelle d’un protecteur quelconque, bien évidemment – sont écartés au profit de toutes petites notabilités locales, de comptes d’apothicaires.
Le seul arbitre, la seule référence devenant l’avidité et la cupidité des chefs de partis à placer un peu partout des yes men, dont le seul intérêt est probablement qu’ils permettent au chef en question d’exalter encore plus son narcissisme.
Au sein du 8 Mars, un député actuel et futur candidat consent ainsi, sans trop de problèmes, à affirmer qu’« il ne sait rien des candidatures et que c’est en définitive le chef qui prendra toutes les décisions ». Et, dans les milieux du 14 Mars, un député actuel et futur candidat n’hésite pas de son côté à lancer, pour justifier l’ostracisme électoral réservé dans sa région à l’une des (rares ?) vraies valeurs ajoutées de la majorité actuelle, que cette dernière « aura quand même une vie après le 7 juin ». Sous-entendu, qu’elle continuera à exister, même si elle n’accède pas à la Chambre…
Ce qui échappe à cette personnalité, c’est que son argument peut tout aussi bien se retourner contre elle, s’appliquer à elle…
Pourquoi en effet des personnalités crédibles et indépendantes – ces formidables électrons libres – sont-elles presque toujours sacrifiées, au sein de ce système politique en déliquescence, sur l’autel des grosses machines partisanes, de l’autocratie du chef ou, encore, de la toute-puissance du traditionalisme sous toutes ses formes, notamment la filiation politique ?
Jusqu’à quand acceptera-t-on, à titre d’exemple parmi des centaines de cas, qu’un Ziad Abs soit évincé au profit d’un Issam Abou Jamra ; qu’un Alain Aoun doive jeter toutes ses forces dans la bataille pour que sa direction daigne lui concéder de tenter sa chance à Baabda ; qu’un Samir Frangié soit laissé pour compte parce qu’il essaie de tracer une autre voie que celle du clientélisme et des zaamat à Zghorta ; qu’un Camille Ziadé voit sa place sur la liste du 14 Mars au Kesrouan en péril pour que certains appétits démesurés soient satisfaits ; qu’un Élias Atallah, unique porte-parole de la Gauche au Parlement, soit dépossédé de la possibilité de porter les couleurs du 14 Mars à Tripoli pour les mêmes raisons…
Sans oublier toutes les personnalités brillantes et compétentes dans les deux camps, ou bien aussi les indépendants et des représentants de la société civile, qui mériteraient amplement de représenter leurs sensibilités en fonction d’autres critères que ceux qui sont actuellement avalisés par les partis…
Au nom de la défaite de « l’ennemi » du dehors, contre lequel il faut absolument triompher le 7 juin prochain dans l’esprit de chacun des deux camps, toutes les dérives sont autorisées, toutes les sottises entérinées, tous les excès excusés.
Au nom de la cohésion et de la toute-puissance du groupe, de brillants individus, qui défendent avec dignité et intelligence la même cause, mieux que certains de leurs congénères mêmes, et qui ont été de véritables meneurs au sein de leurs camps respectifs, sont laissés pour compte.
Certes, l’on pourra blâmer autant que l’on veut le caractère inéquitable de la loi électorale, mais cela ne suffit plus. Le système est devenu totalement imperméable, si bien que chaque camp se contredit à souhait en prétendant défendre le changement, la réforme et l’État, et en alignant des personnalités qui restent, pour la plupart, en deçà des aspirations des citoyens, et tout particulièrement des jeunes.
Encore une fois, pour terrasser « l’ennemi du dehors », cet impératif absolu le 7 juin prochain, il faut pouvoir, d’abord, venir à bout de cet « ennemi du dedans » qui ronge, lentement mais sûrement, l’être libanais.
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