Entre tribalité et individualité 

Michel HAJJI GEORGIOU

27/10/2009

Intervention sur le thème « Le pluralisme culturel: espace d’échanges ou de conflits » dans le cadre du Salon du Livre francophone de Beyrouth – avec Bahjat Rizk et Samir Frangié – à l’occasion de la parution du livre de Bahjat Rizk, Les Paramètres d’Hérodote.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Alors même que je réfléchissais au sens, et plus particulièrement à l’accroche à donner à cette intervention sur le pluralisme et l’identité composite – un thème sur lequel tant de chercheurs et d’écrivains se penchent chaque année – s’est produit avec moi un incident curieux, probablement banal, mais qui a soulevé en moi une multitude de questions.

Je retournais avec l’ami d’un ami d’une réunion pour la préparation de la cérémonie de remise du prix annuel Rami Azzam du jeune écrivain francophone, à la mémoire d’un proche ami décédé prématurément d’une crise cardiaque fulgurante il y a six ans comme aujourd’hui.

Sur le chemin du retour, j’engageais, avec cet inconnu, une discussion générale sur la situation du pays, une de ces discussions de convenance qui servent moins à partager quelques idées novatrices qu’à tuer le temps pour conjurer la gêne et l’étrangeté de ceux avec lesquels vous êtes contraints de faire un tout petit bout de chemin, sans plus.

Ce que je ne savais pas, c’est que son constat sur la situation locale des chrétiens allait être le catalyseur de cette intervention !

Ce qu’il me dit était le suivant : « Les chrétiens n’auraient jamais dû quitter la Montagne pour descendre dans la Ville. Ils auraient dû rester retranchés dans leurs villages. La descente vers la Ville les a affaibli, leur a fait perdre leur cohésion. Ils ont perdu leurs valeurs et leurs repères moraux, notamment le sens de la famille ».

Lorsque je lui attirais l’attention sur le fait qu’il voulait en fait parler des « maronites », sa réponse fusa net : « Bien sûr, quand je parle des chrétiens, c’est les maronites que j’ai en tête… ».

Ce n’est pas tant le néant, pourtant doublement blessant, auquel mon interlocuteur condamnait l’orthodoxe – et beyrouthin de surcroît – que je suis qui m’interloqua pourtant.

Cet aspect m’importe peu en réalité, puisque, dans l’« examen identitaire » – pour reprendre l’expression d’Amin Maalouf dans Les Identités meurtrières – que je fais au quotidien, je me sens autant orthodoxe que maronite, druze, sunnite ou chiite d’ailleurs, puisque nous avons tous, Libanais, cette formidable capacité de pouvoir tenter de penser à la place de l’Autre – ce qui laisse indubitablement des traces indélébiles sur l’identité culturelle individuelle ou collective d’ailleurs – et ce même si nous voulons parfois réprimer ce processus et cette sensibilité. 

Ce qui m’interloqua donc plutôt, c’était le cheminement idéologique qui avait conduit mon interlocuteur en quelques minutes à diaboliser l’espace de la Ville, dans sa symbolique d’espace public de modernité, de rencontre et d’échanges avec l’Autre, ses différences et ses spécificités ; à proscrire le lieu, par excellence, de la modernité, comme étant celui de la dépravation.

Le temps d’une formule lapidaire, il avait rejeté la Cité dans sa pleine acception politique pour prendre, à contresens, le chemin, pour lui sécurisant parce qu’uniforme et donc stérilisé, de l’espace communautaire et tribal.

S’il est inquiétant, ce discours, de plus en plus commun depuis l’essoufflement de la dynamique du 14 mars 2005, n’est pas pour autant particulièrement surprenant. Il est l’expression la plus élémentaire d’une crispation identitaire née des bouleversements politiques que le pays a connu ces dernières années.

La foule quasi indifférenciée de la Place des Martyrs n’a pas tardé, dans une grande proportion, à se repositionner sur le registre communautaire, pour mieux, justement, recréer de la différence.

Mais j’y reviendrais plus longuement dans un instant.

Je sais d’ailleurs que ce clivage entre la Ville et la Montagne passionne au plus haut point mon ami Samir Frangié.

Cette évolution, à rebours, cette réaction face au mouvement essentiellement pluraliste du 14 mars 2005, n’est pas sans me rappeler la vision fortement pessimiste et quasi apocalyptique de Leonard Cohen, un poète canadien et québécois d’expression anglaise – comme Charles Taylor d’ailleurs, coïncidence pour coïncidence – qui écrivait au moment de la chute du Mur de Berlin : « Les choses vont aller dans toutes les directions, rien ne sera plus mesurable, le blizzard du monde a franchi le seuil et a renversé l’ordre de l’âme ; j’ai vu l’avenir, mon frère, ce n’est que meurtre ».

Pourquoi évoquer Cohen ?

Parce qu’il semble avoir entrevu, par intuition, ce que l’effondrement de l’ordre bipolaire allait provoquer comme changements.

Au lieu d’être les témoins de cette Fin de l’Histoire annoncée en grandes pompes par Francis Fukuyama, celle qui aurait dû en principe marquer un apaisement notoire avec la fin du duel entre les deux blocs et l’avènement mondial du libéralisme, nous comptons les morts, depuis la fin du XXe siècle, dans ce qui ressemble à une résurgence violente des particularités identitaires, dont la représentation symbolique est désormais l’attaque contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001, et que l’on tient à nous présenter comme un choc des cultures et des civilisations.

Comment expliquer ce déchaînement de violence ininterrompu depuis la fin de la bipolarité ?

Un équilibre a bien été rompu, il faut le reconnaître.

Le système né de Helsinki, fonctionnant comme une organisation parfaite du duel avec la reconnaissance d’un « domaine réservé » à l’ennemi, contenait, empêchait l’irruption du conflit magistral.

D’une certaine manière, la disparition du système bipolaire, avec la chute de l’Union soviétique, a modifié le droit de la guerre.

Il n’y a plus, comme autrefois, de codification de l’ennemi. Le duel a pris une autre forme. Ill s’agit désormais, en Irak ou à Gaza, d’exterminer l’autre dans un cadre de montée aux extrêmes et de guerre totale où la réciprocité passe immanquablement par la violence mimétique.

C’est comme si la mondialisation, avec ses progrès technologiques impressionnants au niveau des transports en commun, des mass médias et des moyens de communications, désormais accessibles au monde entier, opérait à une indifférenciation de si grande envergure qu’elle ne pouvait, au final, engendrer que de la haine et de la violence, moyen le plus facile et le plus efficace de se différencier et de pouvoir mettre en avant ses particularités culturelles.

Un moyen brutal, sauvage, de se faire entendre, de satisfaire, ultimement, son besoin vital de reconnaissance.

Heureusement, la mondialisation n’est pas qu’un espace de conflits.

Entre la volonté, du reste pleinement assumée, d’uniformisation américaine, et les modes basiques de résilience façon Bové, Chavez, ou Ahmadinejad, il existe, au-delà des idéologies nationales, un système de réseau qui connecte directement les individus entre eux.

Il ne faut pas négliger, dans ce sens, la révolution opérée par des interfaces comme Facebook ou Twitter et leur impact sur la consolidation des rapports individuels au sein d’un énorme espace public universel virtuel.

Il suffit, à titre d’exemple, de jeter un coup d’œil sur les mélanges interethniques au niveau de la World Music, ou encore sur la dernière cérémonie des Oscars, censée surtout récompenser l’industrie cinématographique américaine dont les principaux lauréats étaient de toutes les nationalités.

Cela est représentatif d’une volonté de mettre en relief, loin de la réciprocité fondée sur la violence et génératrice de conflits, une altérité fondée sur l’individualité et créatrice d’échanges et de synthèses identitaires. 

C’est justement là, à travers l’aspiration à l’individualité, qui cherche inlassablement à transformer ce « Village planétaire » de la mondialisation en « Cité », avec tout ce que cela sous-entend, que je veux revenir à notre ami nostalgique de la pureté originelle de sa Montagne libanaise, et plus largement sur le cas libanais.

Car, dans son mythe des origines, il y a une volonté de repli sur soi qui se situe au cœur de la problématique de notre débat de ce soir.

L’espace de la Cité continue de faire peur aux Libanais.

Moins peur qu’auparavant, certes ; beaucoup de barrières ont été abattues en très peu de temps.

Mais la résurgence d’une tension identitaire, propre à chacune des communautés, se fait sentir. Non seulement dans le discours de certains chefs politiques qui, en polarisant contre l’Autre, brandissent toujours l’étendard communautaire pour créer un sentiment de sécurité chez les ouailles et conforter le plus facilement du monde leur légitimité… Mais aussi dans les structures de pensée de ceux qui les suivent, même les jeunes, les cadres, les étudiants, les universitaires.

Le pluralisme inquiète, effraie.

Sur le plan communautaire, l’autre communauté est ainsi réduite à un nombre, à une menace, pesante, étouffante.

Sur le plan individuel, la personnalité des uns est sacrifiée au profit de la totalité.

Il existe une sorte de fantasme général d’un parricide, celui du système, qui imploserait aussitôt, emportant avec lui toute la philosophie de la convivance. Et qui serait remplacé par autant de monstruosités, comme la loi du nombre par exemple. Ou le vieux rêve de la fédération qui, au sein d’un système communautaire et clanique l’on ne peut plus rigide et qui a si peu évolué depuis Ibn Khaldoun, sonnerait probablement le glas de l’individualité, de la diversité, du droit à la différence et, surtout, des libertés politiques à l’intérieur des espaces communautaires.

Or les communautés libanaises ne se sont jamais entretuées, durant la guerre civile, autant que lorsqu’elles se sont retrouvées en milieu « homogène », entre elles, derrière les barricades qui les séparaient de l’Autre.

Depuis Aristote, l’on sait que la raison d’être de l’unité, c’est la diversité, sans laquelle elle n’existe pas ; qu’une communauté sociale et politique ne peut-être construite que sur le pluralisme ; alors pourquoi se suicider ?

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Le passage de la tribu, du clan, de la communauté à la citoyenneté n’est pas chose facile.

Le saut vers l’inconnu fait peur, et ce quelle que soit la nature de cet inconnu. Dès lors, cette régression par rapport à la dynamique civile et ontologiquement plurielle ne saurait faire peur, à partir du moment où l’ennemi, la masse indifférenciée dans sa violence la plus archaïque est clairement identifié.

Certes, aucune dynamique n’est irréversible, mais il y a des raisons certaines d’être optimiste.

Notamment à la suite de l’émergence, ces dernières années, d’une opinion publique, d’une véritable dynamique civile et moderne, convaincue que la solution, par-delà les groupes communautaires et le holisme politique, doit nécessairement laisser une place de choix à l’individualité comme projet, comme priorité.

Une individualité fermement guidée par l’idéal universaliste des droits de l’homme et de la dignité humaine, et n’ayant aucune inhibition, aucun complexe à revendiquer une identité libanaise complexe façonnée par cette multitude d’apports culturels qui se croisent depuis toujours en terre libanaise.

Comme le fit autrefois Ahmad Farès Chidiac, du temps de la Nahda, qui, narguant tout le monde dans la mort, se fit enterrer en laïc à Hazmieh, sans qu’aucune des communautés ne puisse lui confisquer ce qu’il avait chéri durant des années : son individualité, source de liberté, de richesse, de créativité, de génie.

Dans leur lutte pour se réapproprier dans la mort celui qui leur avait autant échappé de son vivant, en étant « tout » sans être rien d’autre que lui-même spécifiquement, les communautés s’étaient neutralisées, et l’individualité de Chidiac avait triomphé.

Je vous remercie.




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