Préparer le Liban de demain

Michel HAJJI GEORGIOU

20/11/2009

Hommage à Fady Noun à l’occasion de la remise du Prix Rami Azzam du jeune écrivain francophone à l’USJ.

Révérend père,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Lorsque jaillit en Rami l’idée de ce prix, au début même de cette décennie, elle était associée à une fonction bien précise qui s’inscrivait directement dans la lignée de la résistance culturelle prônée par le père Sélim Abou aussi bien dans ses discours à l’occasion de la Saint-Joseph que de ses entretiens au rectorat avec les cadres estudiantins. Il s’agissait d’encourager les jeunes à créer et à innover sur le plan culturel et artistique, et donc de promouvoir implicitement la liberté d’expression et de pensée en des temps de dure répression.

Mais il était aussi et surtout question de préparer l’avenir, d’encourager les jeunes à ne pas baisser les bras, à ne pas démissionner et quitter le pays, à faire l’effort de réinventer en permanence le Liban, par l’art et la culture, plutôt que de l’abandonner aux rapaces et aux charognards de toutes sortes.

Rami pensait, à raison, qu’en tendant une main décidée aux artistes, aux auteurs, aux réalisateurs en herbe, il pouvait, par cet « acte concret de dialogue », pour reprendre son expression, les inciter à rester dans leur pays et le transfigurer. L’idée d’un prix qui récompenserait un artiste et lui permettrait de disposer d’un capital de départ sur le plan de la reconnaissance, d’une certaine dose de confiance et de détermination qui l’ancrerait dans le périmètre national  (fût-il spatial ou territorial, peu importe) et d’une petite somme d’argent pour se lancer dans une nouvelle œuvre, avait aussitôt germé dans son esprit.  

Nous sommes là dans une logique de solidarité civile et citoyenne, une logique de réseau, mue par une volonté farouche à la fois d’améliorer la Cité, de la rendre plus humaine et plus belle, et d’en garantir la pérennité. Mais est-il possible de préparer l’avenir sans prendre en compte le présent, sans assurer une continuité dans la transmission de l’expérience, du savoir, de la beauté ? Est-il possible de construire l’avenir sans édifier parallèlement une mémoire, sans établir une filiation ?

Pour compléter l’œuvre de Rami, par fidélité à sa pensée, le Comité du Prix Rami Azzam a décidé dorénavant chaque année de rendre hommage à un poète ou un écrivain vivant, à un de ces « pères » qui assurent la transmission du flambeau aux jeunes générations d’auteurs, afin qu’il puisse lui-même s’exprimer devant ces jeunes et leur adresser, à travers un témoignage, un message d’encouragement et, surtout, d’espoir. 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Permettez-moi de lire quelques extraits du poète auquel nous rendons hommage aujourd’hui.

« J’ai décidé de publier ce livre pour l’esprit qui souffle dans quelques-unes de ces pages, dans l’espoir fou que ce qui a éclairé les jours les plus sombres de la guerre continue de guider les pas d’une génération qui ne l’a pas connue, et d’une autre qui l’a traversée en somnambule, sans rien en apprendre. »

« Sans la mémoire, la guerre ne finira pas. Je ne veux pas faire le deuil de ce pays, parce qu’il n’est pas mort. Il est vivant tant que nous nous battons. La démission est une forme de violence. Un peuple peut se laisser mourir. Il est troublant de voir certains Libanais renoncer à la viabilité du Liban et vouloir partir. Et ceux qui ne peuvent pas partir s’évadent en esprit. »

« J’essaye d’inciter les autres à aimer. J’écris pour éveiller les autres à la beauté. »

« Ah, rêve qui me dépasse ! Arrête, prends-moi dans tes bras, emmène-moi vers l’étoile de ton lointain silence, là où la victoire sourit aux enfants. Rêve qui me dépasse ! Arrête, arrête… Prends-moi par la main, prends-moi jusqu’au matin. »

Ceux qui ont apprécié Désormais je parlerai au vent ou tout simplement connu Rami Azzam auront noté les grandes similitudes dans les thématiques, les angoisses, la sensibilité, dans certaines images, même. Fady Noun, comme Rami, a lui aussi son petit avion en caoutchouc qui continue de faire des tours dans le ciel. Il a su garder son cœur pur d’enfant, s’émerveiller, s’étonner, et se révolter, tour à tour. Il a l’humilité de l’intelligence, la sobriété et le dépouillement de la beauté, et l’humour d’une éternelle jeunesse. Je veux lui dire aujourd’hui que nous sommes fiers de l’avoir au rang de nos grands poètes du pays du Cèdre, ces témoins inlassables de la vérité.  

J’ai le grand honneur de présenter celui dont le nom s’est naturellement imposé pour ce premier témoignage, ce premier hommage. Journaliste à L’Orient-Le Jour depuis une trentaine d’années, Fady Noun et l’auteur de plusieurs articles, dont une poignée est regroupée dans un recueil de 2004 intitulé Guerre et mémoire. Il a également traduit beaucoup de grands noms de la littérature arabe. Mais il est surtout l’auteur de quatre recueils de poèmes : On dessine toujours des mots habillés (1968), L’Enfant à la Cadillac (1973), L’Insurrection des mots (2004) et Voyageur de la dernière heure (2008). 

Je lui laisse la parole. 


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