L’art de fausser le débat

Michel HAJJI GEORGIOU

18/01/2010

L’Orient-Le Jour

Il y a quelque chose de parfaitement hypocrite dans le débat actuel sur l’abolition du confessionnalisme politique. C’est à croire que toutes les questions politiques fondamentales sont condamnées à être constamment traitées, au Liban, sous l’angle le plus superficiel qui soit. Sans doute s’agit-il là d’une sorte de fatalité pour le pays du Cèdre, compte-tenu de l’extraordinaire médiocrité de sa classe politique… 

Le débat initié par le président de la Chambre offre une illustration parfaite de la supercherie que doit subir en permanence l’opinion publique. En guise de débat politique et citoyen, l’opinion publique a une fois de plus strictement droit à de l’ineptie politicienne, sinon quasi milicienne. Existe-t-il en effet affaire plus importante à discuter, au regard d’une communauté politique, que le cadre général institutionnel qui régit son existence même ? Alors pourquoi aborder, une fois de plus, de la manière la plus ringarde qui puisse être, un problème qui devrait donner lieu à une véritable réflexion sur le sens de ce pays, ses valeurs, le visage que ses fils voudraient lui donner dans les années à venir et qu’il faudrait commencer à façonner.

Que l’homme cherche à se donner en permanence l’allure du grand méditatif de la République, de se faire passer pour cette clef incontournable du système qui lance les grands débats et mène les médiations historiques – en bref, à recréer en permanence la fonction qui est la sienne dans le système et qui est assurée sur le terrain politique et dans les faits par les bonzes du Hezbollah –, cela est de notoriété publique.

Mais il faudra que le principal concerné se rende bien compte un jour de la vanité de sa stratégie et cesse de transposer son impasse personnelle au niveau de la nation toute entière et de dissimuler sa propre crise sous de grands thèmes politiques.    

La démarche de Nabih Berry se réduit en effet à une idée-maîtresse désarmante (c’est le cas de le dire) de simplicité : faire oublier la question des armes du Hezbollah en posant « le » problème qui divise, mais qui est lui aussi mentionné dans l’accord de Taëf, en l’occurrence l’abolition du confessionnalisme politique. Il convient de se souvenir dans ce cadre qu’à la suite de l’appel de Bkerké en septembre 2000, le chantage syrien au Liban s’était exercé de la même manière à l’égard du patriarche maronite : si vous n’oubliez pas la question du retrait syrien, nous relancerons les démarches pour l’abolition du confessionnalisme politique. Celui qui exprimait le mieux l’idée de cette double renonciation aux deux revendications (souverainiste et « laïciste ») pour garantir la pérennité de l’occupation syrienne était à l’époque le député prosyrien Nasser Kandil.

L’intérêt de la démarche de Nabih Berry aujourd’hui, c’est quelle permet au 8 Mars de revêtir les oripeaux d’une certaine modernité, en réclamant une « modernisation » du système politique. La puissance des armes n’ayant pas suffi à persuader des « bienfaits » de la répartition du pouvoir  par tiers, voici venu le temps de jouer la carte pseudolaïciste, en réclamant l’abolition du confessionnalisme politique, pour tenter de consacrer institutionnellement le pouvoir du Hezbollah. Le seul avantage de la démarche Berry, dans ce sens, c’est qu’elle reconnaît et consacre l’échec du Hezbollah, jusque là, à vouloir modifier le paysage politique par la seule puissance de ses armes, et ce malgré l’expédition punitive de mai 2008 et l’utilisation des armes à l’intérieur.  

La revendication de l’abolition du confessionnalisme politique tente ainsi de placer le 8 Mars dans la continuité d’un axe altermondialiste, et dans la lignée d’une rhétorique néo-marxiste qui devrait lui inspirer la sympathie d’une partie du monde. Le Hezbollah joue d’ailleurs le même jeu habile : il suffit de voir de quelle manière il a travesti son projet islamique (il faut relire dans ce contexte  la « Lettre aux opprimés » de 1985) derrière ce même discours altermondialiste dans son document politique de 2009, sous le même slogan trompeur d’une pseudo « solidarité des opprimés » pour réaliser des lendemains qui chantent…

Le fait d’ôter les garanties  dont bénéficient les autres communautés et de rétablir la règle de la majorité sur des bases non-confessionnelles permettrait surtout au Hezbollah, dans le plus pur esprit confessionnel, de réclamer la majorité au sein du système et de demander son dû à l’Occident. Dans la logique du Hezbollah, si le pouvoir chiite a été rétabli en Irak selon la règle de la majorité, pourquoi n’en serait-il pas de même au Liban ? C’est en tout cas le discours tenu par certains responsables du parti de Dieu devant les diplomates occidentaux depuis quelques années. Le pire, la grande supercherie, c’est que la proposition de l’abolition du confessionnalisme politique émane ainsi de deux des forces ultraconfessionnelles – Amal et le Hezbollah – qui abusent le plus des avantages de ce système et qui contribuent le plus à sa perversion. 

L’une des grandes catastrophes du système confessionnel, c’est qu’il contribue, dans sa dérive, à mettre en place un despotisme communautaire. C’est-à-dire qu’il suffit à une force politique d’être suffisamment puissante – sans que sa puissance ne soit nécessairement due à des facteurs démocratiques –  pour s’imposer comme la seule et unique faction à même de s’exprimer au nom de sa communauté ; d’opérer donc, sous le couvert d’un slogan politique, un véritable rapt politique de la communauté, transformée ainsi en instrument risible aux mains du parti et de ses objectifs politiques. C’est ce qui a fait la force du mouvement Amal, sous le couvert du slogan des déshérités comme instrument de mobilisation socio-communautaire depuis  les années  70, et c’est ce qui fait aujourd’hui la puissance du Hezbollah, sous le prétexte de la résistance, lequel permet de conserver les armes qui assurent, par le sentiment de la puissance, la cohésion de la communauté. 

 Mais le pire sans doute sur ce plan, le plus criminel, reste que la proposition Berry, parce que politicienne à outrance et effectuée dans le mépris total du bien commun, contribue à bloquer toute discussion sérieuse sur une reforme du système politique libanais, sérieusement sclérosé depuis deux décennies. Car se retrancher derrière des arguments communautaristes pour rejeter la logique communautariste du Hezbollah ne contribuera pas à régler le problème, mais à hâter encore plus la désagrégation du système libanais. Pour faire face à cette manœuvre confessionnelle qui se cache sous une image de modernité, il convient, une fois de plus, de brandir la revendication axée sur les droits de l’individu et du citoyen qui fait absolument horreur aux partis totalitaires et monolithiques, et qui est le seul véritable gage de la modernité.      


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