Rappel à l’ordre

Michel HAJJI GEORGIOU 

15/02/2010

L’Orient-Le Jour 

L’esprit du 14 Mars a la vie dure.

C’est ce que ses nombreux ennemis devraient se dire aujourd’hui – entre quatre murs – ceux-là mêmes qui n’ont de cesse depuis des années de fantasmer sur la mort clinique du phénomène.

La lucidité est une vertu rare, certes, et il n’est pas donné à tout le monde de la posséder.

Pourtant, qu’à cela ne tienne, les pèlerins de Brad et leurs nouvelles idoles syriennes, ou encore les persécuteurs de Téhéran et leurs exécutants locaux devraient avoir au moins l’honnêteté de reconnaître que le public du 14 Mars a réussi hier un véritable tour de force : à savoir celui de rester sur le pied de guerre en dépit du climat général de démobilisation – d’ailleurs entretenu des mois durant par une partie de son directoire (la palme revenant sans conteste au très volatile Walid Joumblatt, si étranger à lui-même hier, si camusien…) au nom d’une hypocrite pseudo-entente imposée par le fait accompli des armes et par la conjoncture régionale depuis l’été dernier.

Du point de vue symbolique, la première observation à faire concernant le rassemblement du 14 février 2010 est donc de pure forme – mais elle est cependant loin d’être la moins significative : le public du 14 Mars s’est mobilisé envers et contre tout, et tous, notamment l’incapacité de ses dirigeants à respecter le programme en vertu duquel ils ont obtenu la majorité à la Chambre des députés le 7 juin dernier.

Certes, les appareils partisans ont fait le plein, comme prévu, mais il a néanmoins fallu, pour chacun des pôles politiques du mouvement, s’escrimer sur les écrans ces deux dernières semaines pour convaincre chaque personne parmi les dépositaires de la révolution du Cèdre de ne pas rester chez soi, devant son téléviseur.

Cela signifie que les artisans de l’intifada de l’indépendance, cette somme d’individus qui continue de résister aux pressions externes et aux déceptions internes, constitue une opinion publique réelle, et qu’elle est souveraine, c’est-à-dire qu’elle continue de représenter l’esprit du 14 Mars, ses valeurs fondamentales, quand bien même ses leaders s’écartent du droit chemin, s’égarent, par incapacité, faiblesse ou manque de discernement. En d’autres termes, il s’agit d’une foule responsable, adulte.

Car c’est bien souverainement qu’une grande partie de la foule – il ne faut pas s’y tromper – s’est rendue hier à la place des Martyrs -, qu’elle soit partisane, au sens strict du terme, ou non. En effet, partisans ou indépendants, ce n’est pas pour applaudir des chefs charismatiques et des orateurs, mais un discours politique représentatif de certaines valeurs (quel qu’en soit l’auteur) et défendant certains principes bien spécifiques que des centaines de milliers de Libanais ont afflué hier vers la place de la Liberté. Le discours que cette foule voulait entendre, ce n’est pas le discours que le 14 Mars officiel tient depuis la formation du cabinet d’entente nationale; pas le discours aseptisé sur une nouvelle lune de miel fantasmatique avec un régime syrien remis en selle par ses alliés locaux mais aussi par l’équipe Sarkozy, ou sur le vivre-ensemble inexorable entre l’État et la milice et sur la légitimité de la « résistance ».

Non.

Une première lecture politique de la manifestation d’hier montre que le public du 14 Mars s’est mobilisé sur les mêmes bases que celles pour lesquelles il a voté le 7 juin dernier et reconduit la majorité : il tient à l’unité islamo-chrétienne fondatrice de la souveraineté libanaise, loin du projet de l’alliance des minorités qu’on souhaite lui imposer par la force.

Il ne veut pas d’un retour de Damas aux dépens de la souveraineté libanaise. Il ne veut pas que Riyad, Paris ou Washington se permettent de brader au plus bas prix, par réalisme politique et pour leur bien propre, ce qu’il a mis des années à reconquérir par le sang et les larmes : sa souveraineté et sa dignité.

Il ne veut pas que le tribunal international, qui est synonyme pour lui d’une exigence de justice si longtemps écrasée, soit lui aussi sacrifié sur l’autel des intérêts de la géopolitique régionale.

Il n’a pas digéré, même sous le prétexte de la raison d’État (et influence saoudienne oblige), que Saad Hariri aille serrer la main de Bachar el-Assad alors que le régime syrien n’a cessé de multiplier les preuves de sa mauvaise foi à l’égard du Liban (preuve en est, la super mascarade de Brad), de vouloir marginaliser le patriarche maronite, ou de faire pression sur les médias libanais.

Il trouve insupportable l’idée d’un cabinet d’union nationale avec ceux qui ont perdu les élections.

Il veut en finir avec les armes et les discours belliqueux du Hezbollah, et répugne à tous ces compromis salués par l’autre camp comme des victoires fantoches.

Le public du 14 Mars veut que son directoire mette en application cet agenda politique.

Il peut comprendre le chantage opéré par l’axe syro-iranien, à savoir la menace permanente d’un nouveau 7 mai et d’une guerre civile. Il sait qu’un idéal de stabilité, de paix et de démocratie est si fragile, si chétif face à la menace des armes. Mais il veut que ses chefs lui parlent, s’adressent à lui, sans tergiverser, sans manœuvrer, sans faire de concessions, ou encore des compromis. Sans aller jusqu’à l’humiliation, comme Walid Joumblatt. « Où est mon vote, qu’en avez-vous fait ? » se demandaient hier les manifestants, reprenant le même slogan que les braves de Téhéran. Une allusion à l’annulation sur le terrain des résultats des élections de juin 2009 par le Hezbollah en raison des armes iraniennes qui sont en sa possession, mais une critique aussi du 14 Mars qui n’a toujours pas respecté ses promesses.

Le public du 14 Mars a renouvelé hier son allégeance au projet et aux objectifs de l’intifada de l’indépendance, et il est venu confirmer à ses chefs qu’il a voté pour un programme bien précis le 7 juin dernier. Il est venu se rappeler à leur bon souvenir dans le cadre de la bataille d’options, de la guerre culturelle que le projet souverainiste continue de livrer face à l’axe syro-iranien. Plus que cela, Il est venu les rappeler à l’ordre. Les quatre orateurs, Amine Gemayel, Fouad Siniora, Samir Geagea et Saad Hariri, ont d’ailleurs anticipé hier sur l’événement, Aussi ont-ils tous, l’un après l’autre, magnifiquement mis l’accent sur les constantes de l’intifada : la souveraineté, le passage à l’État, le monopole de la violence légitime et l’exigence de justice, signe qu’il n’existe aucune « capitulation » à l’horizon, comme le souhaite de tout son cœur Michel Aoun.

Cette « réconciliation » entre le 14 Mars politique et son opinion publique est fondamentale, Mais il faut encore beaucoup plus pour convaincre: si l’opinion publique est souveraine, elle s’attend à ce que son directoire ait l’audace de l’être aussi et de ne pas s’abaisser, courber l’échine, se résigner. Elle veut que l’intifada continue d’avancer, sans stagner et mourir, Elle s’attend à ce que ce directoire se ressaisisse, et cela doit nécessairement apparaitre au niveau de la pratique quotidienne du 14 Mars et de ses mécanismes décisionnels dans les jours à venir. Il y va de lavenir du mouvement politique, et du contrat qui l’oblige vis-à-vis de ceux qui n’ont de cesse de le mandater et de lui insuffler, en permanence, leur infatigable et incomparable énergie de vie.


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