De la maestria…

Michel HAJJI GEORGIOU

22/02/2010

L’Orient-Le Jour

« Ne songez pas à obtenir des résultats immédiats. Semez des graines. Semez autant que vous pouvez. Les temps de la récolte ne seront pas vôtres. Les fruits de la récolte sont pour les générations futures. »

Samir Abichaker

On dit que la vieillesse débute à l’âge où l’on commence à perdre ses maîtres.

Samir Abichaker, professeur de langue française, instructeur de générations entières, n’a pas été le mien sur les bancs de l’école.

Comment pourtant expliquer ce sentiment pressant, omniprésent, aujourd’hui, de la perte du maître ?

Cest qu’en Samir Abichaker, le maître n’a jamais quitté l’homme. Il l’a habité, sans cesse, profondément, intensément.

Le maître était l’homme, autant que l’homme était un maestro, un roc inébranlable de connaissance et de sérénité pour les autres, pour les siens.

Si bien que le maître n’a jamais cessé de rayonner autour de lui. Qu’il n’a jamais cessé de marquer de sa personnalité singulière ceux qui, trop jeunes comme moi, n’avaient pas eu la chance de faire partie de ses élèves, l’heure de la retraite bien méritée étant venue.

La maestria était follement éprise de Samir Abichaker.

De son panache, sa grâce naturelle, authentique, sauvage et indomptable, combinée à une stature impressionnante, à sa voix rauque, forte, profonde, et son intonation théâtrale et parfaite… il savait captiver son interlocuteur, l’inviter à de longues discussions, nécessairement interminables…

Et il y avait en effet tant à apprendre de son humanisme, de sa modestie altière, de sa présence rassurante et son élan spontané de vie; tant à découvrir de l’orfèvre de la grammaire, du mathématicien de la langue, de l’esthète passionné de littérature française (avec un penchant tout particulier pour François Mauriac), ou encore (et surtout) du père affectueux et protecteur, de l’amoureux de l’étrange, de l’iconographe tatillon.

Poursuivi par la Camarde avec un zèle imbécile, Samir Abichaker s’en est allé comme il a vécu : à sa façon, discrètement, sans crier gare, sans faire de bruit. Quand bien même les initiés – anciens élèves, parents, amis – le savent, eux ; même si la pudeur du grand disparu ne s’en accommoderait guère, il paraît aujourd’hui si indispensable d’alerter ceux qui ne savent pas sur ce que la planète francophone libanaise a perdu avec le départ de Samir Abichaker : un pan entier de son histoire et de son âme. 


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire