Le camp syro-iranien et la promotion du Failed State

Michel HAJJI GEORGIOU

08/03/2010

L’Orient-Le Jour

« Créer un, deux, plusieurs Vietnam. »

La guerre de guérilla partout, sur tous les fronts.

Telle était la stratégie de déstabilisation prônée par Che Guevara dans les années 60 pour épuiser et provoquer l’effondrement de ce qu’il appelait « l’impérialisme occidental ».

L’influence guévariste sur ceux qui se font appeler le « front du refus » à l’échelle régionale n’est pas un mystère ; elle est au contraire pleinement assumée, notamment dans le dernier document politique du Hezbollah. Il ne faut donc pas s’étonner que le même genre de stratégie soit utilisé par les forces relevant du camp syro-iranien sur le terrain pour ébranler l’édifice de la République, ses symboles, ou encore ceux qui s’acharnent encore à en empêcher la destruction.

Les campagnes menées par le 8 Mars se suivent ainsi et visent l’ordre établi sous ses différentes facettes. Ces campagnes, qui ressemblent en réalité beaucoup plus à des assauts, visent à première vue certaines personnalités. Toujours est-il que, par-delà ces personnalités, elles visent en fait à détruire ce qu’elles symbolisent actuellement sur l’échiquier politique.

Car il existe deux niveaux de lecture à ces attaques.

Une première grille de lecture montre qu’une partie de l’attaque est dirigée contre des personnalités qui représentent un certain cadre institutionnel : le président de la République, Michel Sleiman, le Premier ministre, Saad Hariri, ou le directeur général des FSI, Achraf Rifi.

Une autre partie de l’offensive vise des hommes politiques, en l’occurrence le tandem Fouad Siniora-Samir Geagea et les membres du secrétariat général du 14 Mars, ainsi que (même si cette attaque a baissé d’un cran ces derniers jours) des symboles religieux, le patriarche maronite et le mufti de la République sunnite.

Le point commun entre toutes ces personnalités : elles ne sont pas sous la coupe du 8 Mars et, au-delà, de l’axe syro-iranien.

Le point commun entre les attaques : elles sont toutes menées par des personnalités politiques proches du camp syro-iranien : Wi’am Wahhab hier s’en est pris au chef de l’État à partir de Rabieh, le Hezbollah s’acharne sur Fouad Siniora et Achraf Rifi depuis un certain moment déjà, Nasser Kandil, Jamil Sayyed, Michel Samaha, Omar Karamé, Fayçal Daoud et autres poulains de Damas s’occupent du cas Geagea, le camp chrétien Aoun-Frangié s’étant chargé de tenter de saper l’autorité du patriarche Sfeir, et l’ancien Premier ministre Sélim Hoss celle du mufti Kabbani.

Il s’avère par ailleurs beaucoup plus difficile d’attaquer Saad Hariri : Damas est obligé maintenant de manœuvrer avec une extrême délicatesse avant de passer à l’offensive en raison de la nouvelle relation avec le Premier ministre, qui est suivie de très près par la communauté internationale et l’Arabie saoudite.

Partant, il est possible de discerner l’existence d’une double attaque irano-syrienne sur le plan stratégique.

La première, la plus dure, vise le 14 Mars. Parce qu’il est, dans la mesure, le gardien du temple. L’axe Siniora-Geagea-secrétariat général constitue, aux yeux de Damas et de Téhéran, le noyau dur à frapper parce que c’est lui qui protège et entretient activement et dans la durée le lien islamo-chrétien du printemps de Beyrouth. C’est donc lui qu’il faut détruire par tous les moyens, politiques ou sécuritaires, parce que tant qu’il tient, la forteresse – le Liban souverain et indépendant, tant bien que mal – reste imprenable.

Par ailleurs, Damas a rapidement compris qu’il s’agit du seul moyen de « dénuder » Saad Hariri sur le plan politique puisque ce dernier, malgré toutes les pressions, a lié par le sang son alliance stratégique avec le 14 Mars en répétant à plusieurs reprises que « seule la mort le séparera de ses compagnons de route ». Il s’agit en quelque sorte d’une partie d’échecs : pour gagner la partie, il faut abattre le roi. Or ce dernier est protégé par une multitude de remparts, qui l’aident à gouverner malgré tous les obstacles (le cabinet « d’union nationale », les armes du Hezbollah, le retour syrien, la défection de Walid Joumblatt, etc.).

La deuxième attaque, plus subtile parce que moins évidente, vise tout effort potentiel de « centrisme » politique.

Le général Michel Aoun avait déjà mené cette offensive contre l’idée d’un « bloc centriste » durant les législatives, avec le président Sleiman en ligne de mire. L’attaque de Wi’am Wahhab contre le chef de l’État à partir de Rabieh s’inscrit dans cette perspective. D’ailleurs, Wahhab, qui sait s’écouter parler, l’a dit noir sur blanc : « Nous ne voulons plus de président consensuel. Nous voulons un président qui prenne position. » Pour prouver qu’il ne plaisante guère, il rappelle dans la foulée la théorie que l’on avait fait miroiter à Michel Aoun après la bérézina constituée pour lui par la décision du Hezbollah (sur pression iranienne) à Doha, en 2008, d’adopter finalement la candidature de Michel Sleiman à la présidence de la République. Cette fameuse théorie veut que le président Sleiman ne gouverne en définitive que deux ans – une sorte de « présidence de transition » obligée – avant d’être remplacé par le « vrai » candidat du 8 Mars, le chef du CPL himself.

Wahhab affirme ainsi – d’une manière faussement anodine – qu’il y a cette impression dans l’air selon laquelle le président se comporte comme s’il était dans la dernière année de son mandat. Sous-entendu, qu’il ne soutient pas suffisamment le Hezbollah, qu’il est trop « consensuel », donc, logique syrienne oblige, trop 14 Mars. Évidemment, les médias du CPL affirmeront en soirée que le général a été « surpris » par les propos de Wahhab ; pas suffisamment en tout cas pour prendre position contre cette attaque dans un communiqué ou une déclaration. L’on peut quand même imaginer que le langage de l’ancien ministre druze ne doit pas lui avoir particulièrement déplu.

Mais Wahhab n’a rien d’une Pythie : aussi nous donne-t-il même les instruments pour décrypter in fine son message en citant le modèle de président requis. Un « président fort », dit-il, pour caresser les chrétiens dans le sens du poil, puisqu’il s’exprime de chez Aoun. Mais il cite ouvertement son modèle : Émile Lahoud. Un modèle de président qui connaîtrait donc trop la valeur et le sens de la hiérarchie et de la discipline pour continuer à jouer au « conciliateur », et qui manifesterait au pas de charge ses affinités et ses allégeances.

Le message syro-iranien est clair : dans l’offensive en cours, il n’y a pas de place pour la tiédeur. Toute volonté de se démarquer du 8 Mars est inadmissible. Walid Joumblatt en a fait l’expérience amusante ces quelques jours : dès qu’il a repris un tantinet de poil de la bête dans son discours libaniste face à la Syrie après des mois de complaisance – ne s’est-il pas d’ailleurs ouvertement qualifié de « centriste » dans son interview à al-Jazira ? -, le Hezbollah est intervenu auprès de Damas pour le neutraliser en lui ouvrant la voie royale vers le palais des Mouhajirine. « Qui n’est pas avec moi est contre moi », pourrait-on dire pour résumer la logique syro-iranienne. Et le message s’adresse aussi au président de la Chambre, Nabih Berry, dans le cas où celui-ci viendrait à caresser l’idée d’une autonomie partielle relative par rapport au Hezbollah dans ses positionnements internes.

À cette double attaque vient s’ajouter une volonté manifeste de saper l’édifice républicain et étatique en bouleversant toute la vie démocratique du pays : report des élections municipales si le 8 Mars ne s’approprie pas le budget, ou encore maintien du pays dans un état de psychose sur fond d’espionnite, savamment entretenue par le risque de guerre avec Israël, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur les libertés publiques, voire même privées.

Cela s’accompagne aussi d’une détermination à mettre la main sur les appareils de l’État qui n’ont pas encore compris que l’institution mère, l’autorité de référence, s’appelle désormais le bras armé du Hezbollah, la milice, voilà tout. Le général Achraf Rifi, proche de Fouad Siniora, doit donc se montrer plus docile par rapport à cet état de fait. Sinon, comme un lapin du chapeau, le Hezb pourra lui ressortir des protocoles d’accords de « collusion » avec les États-Unis à n’en plus finir… D’autant que…

… D’autant que cette affaire de dons américains tombe… du ciel pour le 8 Mars, dans la mesure où elle permet à d’aucuns, comme le député Mohammad Raad, de réclamer, rétroactivement, le réexamen de tous les accords et de toutes les décisions entérinés par le cabinet Siniora entre 2005 et 2008 – date durant laquelle les ministres du tandem Amal-Hezbollah boudaient les séances du Conseil des ministres.

Or c’est très précisément là que l’axe irano-syrien veut en arriver : puisqu’au rang de ses décisions et accords, il y a… le Tribunal spécial pour le Liban. Il ne s’agit donc plus de chercher la femme… mais, pour le coup, le tribunal. Une révision des accords permettrait en effet aux amis locaux de Damas et Téhéran de reprendre pied là dans des eaux internationales profondes et trop dangereuses.

Et c’est effectivement à la lumière de cette épée de Damoclès que continue de représenter le tribunal qu’il convient de relire cette petite guerre que le camp syro-iranien mène à l’intérieur, et de comprendre la volonté progressive des protagonistes de radicaliser leur comportement et de durcir leurs exigences.

Pour Damas et Téhéran, rien n’est plus crucial, à l’heure actuelle, que de montrer que la scène libanaise est fragilisée à l’extrême, qu’elle est en plein pourrissement interne et qu’elle ne peut donc en aucun cas supporter le verdict du tribunal – ce qui est au demeurant vrai, tant que le prétendant éternel au rôle du pompier continue de jouer compulsivement au pyromane intraitable.

En d’autres termes, de démontrer à la communauté internationale que le Liban est, irrémédiablement, un « Failed State » – et qu’il faut donc, inévitablement, oublier le tribunal.


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