Michel HAJJI GEORGIOU
15/03/2010
L’Orient-Le Jour
Walid Joumblatt l’a très bien résumé – à sa manière très personnelle et parfaitement elliptique – samedi soir dans cette interview à la chaîne al-Jazira, qui aurait dû, dans la perspective de Damas, lui permettre de gagner son droit de passage en terre syrienne : deux projets bien distincts, deux visions irrévocablement inconciliables, scindent actuellement le Moyen-Orient. D’un côté, a dit le chef du PSP, il y a l’initiative de paix du roi Abdallah, adoptée au sommet arabe de Beyrouth en 2002, puis de nouveau à Riyad en 2008, et saluée par Barack Obama lors de son discours du Caire l’an dernier. Et, de l’autre, celui, va-t-en guerre, de Benyamin Netanyahu, qui a tout fait, depuis son arrivée au pouvoir à Tel-Aviv, pour saboter tout espoir, même ténu, de paix régionale.
Elliptique, parce que Walid Joumblatt ne pousse pas son raisonnement jusqu’au bout (ou plutôt le fait-il inéluctablement en son for intérieur, mais sans l’exprimer tout haut) pour des raisons désormais bien connues et liées aux rapports de force sur le terrain depuis le 7 mai 2008 et l’expédition punitive contre Beyrouth et la Montagne par les milices de l’axe syro-iranien. L’autre Joumblatt, celui des grandes heures de l’intifada de l’Indépendance, et qui couve comme feu sous la cendre derrière cette seconde peau chagrinante revêtue au lendemain des élections de juin 2009 comme un triste masque vénitien de carnaval, aurait eu, lui, cette formule lapidaire : le meilleur allié de Netanyahu dans son projet d’Armageddon s’appelle Mahmoud Ahmadinejad.
Ce que Walid Joumblatt n’a pas confié à al-Jazira – même si tout porte à dire, compte tenu du ton général de l’entretien de samedi, que l’envie de le faire reste malgré tout suffisamment vive -, c’est Samir Geagea qui l’a lancé hier sur un ton mi-figue mi-raisin, devant les participants à la conférence du Bristol à l’occasion de la commémoration du 14 mars 2005. « La région est divisée entre deux courants, entre le 14 Mars et le 8 Mars. Ne vous faites pas d’illusions : Netanyahu et sa clique sont dans le camp du 8 Mars », a ainsi affirmé le président du conseil exécutif des FL.
La formule peut paraître légère et le raccourci facile, mais Samir Geagea touche pourtant à un point essentiel dont le point de départ est politique, mais qui finit dans l’anthropologie, sinon dans l’eschatologique, dans le religieux essentialisé jusqu’au point de non-retour. À savoir qu’entre Tel-Aviv version Netanyahu et Téhéran version Ahmadinejad, il existe désormais un mimétisme total dans la sacralisation de la violence et de la haine, dans la volonté commune d’en découdre et de se mesurer dans le cadre d’un duel apocalyptique qui générerait l’inexorable montée aux extrêmes, la guerre totale. La violence appelle la violence dans une spirale infinie ; elles se justifient désormais réciproquement ; elles se combinent même admirablement pour créer une formidable machine mortifère : à la logique israélienne destructrice et belliqueuse répond merveilleusement bien la « martyropathie » du projet de « la société de la résistance » importée de Téhéran et réservée spécialement aux civils du Liban et de Gaza.
Mais s’il transcende la politique pour l’essentialiser, le déluge de violence que se promettent Israéliens d’un côté et Iraniens, par Libanais et Palestiniens interposés, est aussi une continuation d’une politique qui sert les intérêts des uns et des autres par d’autres moyens. Pour Israël, il s’agit de sécuriser ses frontières et d’ébranler le monde arabo-islamique en ravivant sans fin le conflit sunnito-chiite partout où cela se peut, en prenant soin au passage de radicaliser davantage la société israélienne en agitant partout dans la région l’épouvantail d’un islamisme anti-israélien, d’ailleurs soigneusement créé et maintenu en vie par l’État hébreu.
Pour Téhéran, l’objectif est de continuer à ébranler l’ordre ancien, les régimes arabes vieux et vieillissants, pour diffuser les valeurs de la révolution iranienne et multiplier partout les « victoires divines » sur les décombres de l’État, de la société, de la culture, de l’économie. En fait, il s’agit de prendre le contrôle du monde arabe, du Golfe et du pétrole, et de ressusciter de ce fait le vieux rêve hégémonique de l’Empire perse. Le tout sous le regard de Damas, capable d’un côté d’abriter le sommet entre les chefs de file du « front du refus » et de sortir de leur boîte les diables que sont Abou Moussa, le FPLP-CG et autres Jound el-Cham à Aïn el-Héloué, et de reprendre de l’autre ses contacts indirects avec Israël via la Turquie pour s’assurer une ouverture sur l’Occident.
Il ne faut pas se tromper. La véritable ligne de clivage se situe entre les fous de la guerre – qui peuvent d’ailleurs « s’amuser » à souhait à entretenir la montée aux extrêmes entre eux du moment que les dommages collatéraux subis par les autres en raison de ce duel sont autant de bénéfices pour eux deux – et les promoteurs de la paix. Le Liban est une fois de plus sur le front de cette guerre culturelle. Il est en plein sur une faille sismique qui menace non seulement la région, mais le monde entier, lequel en est, du reste, pleinement conscient.
Tout cela, le 14 Mars le perçoit très nettement. D’où cette initiative de proposer hier sept piliers fondamentaux pour défendre le Liban non seulement contre une guerre éventuelle, mais contre la logique de la guerre totale et pour la promotion d’une culture de paix.
La culture de la paix, c’est en effet celle qui tente de garder une main tendue vers l’autre, malgré les divergences de toutes sortes. La culture de la guerre, c’est celle qui ne prend aucun répit à jeter des anathèmes en série et à diaboliser l’autre, en justifiant, au nom du péril de la guerre à l’extérieur, une guerre d’élimination de ceux qui ne pensent pas comme elle à l’intérieur.
La culture de la paix, c’est celle qui tente d’unir pour créer un espace de solidarité face à tout danger qui pourrait provenir de l’extérieur. La culture de la guerre s’enlise dans un tourbillon d’accusations de collaboration et dans la création de psychoses collectives selon laquelle « tout étranger est un espion à la solde de l’ennemi » et toute voix discordante l’expression d’une trahison quelconque.
La culture de la paix s’inscrit irrémédiablement dans une logique réticulaire avec le monde, de respect du droit international et des institutions internationales, des libertés publiques et individuelles, de « la » liberté. Elle est culture du « lien ». La culture de la guerre s’acharne sur l’État et sur toutes les institutions pour brandir sa logique martiale et milicienne et édifier ses propres institutions en face ; elle a dans la ligne de mire les valeurs de la République, la liberté d’expression et les droits de l’homme au nom de ses dogmes idéologiques, au sein desquels l’individu et sa liberté de pensée sont réduits à néant. Elle est, par essence, culture de « l’exclusion » de l’autre, des autres.
Tout cela, le 14 Mars le perçoit nettement, et vient une fois de plus de tendre la main, sous les coups de boutoir incessants du camp syro-iranien, mais pour éviter la destruction totale du pays, dans l’intérêt général. Mais le 8 Mars, du fond de l’impasse régionale dans laquelle il se trouve, de l’abîme de son malaise culturel identitaire, du gouffre de son incapacité à troquer la caresse de la mitraille contre le rameau d’olivier pour sauver le pays d’un anéantissement de plus en plus certain, peut-il encore saisir le sens de cet appel ?
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
