Quelques idées à méditer sur le chemin de Damas…

Michel HAJJI GEORGIOU

22/03/2010

L’Orient-Le Jour

« On pardonne, mais on n’oublie pas ».

Le 26 janvier 2005, lors d’une conférence-débat à l’Université Saint-Joseph animée par Samir Frangié, et devant un amphithéâtre archibondé et survolté, Walid Joumblatt avait lancé cette phrase, empruntée à Nelson Mandela. Le « on », jugé probablement trop impersonnel, avait été remplacé pour la circonstance par un « je » frondeur, reflet de la volonté du fils de venger enfin son père, trente ans plus tard – ou presque. Mais le désir de vengeance personnelle avait été inéluctablement transposé sur la scène publique.

Dans la formule joumblattienne, il n’y avait aucune trace de vendetta stricto sensu. Et pour cause, Joumblatt cristallisait par ses propos une exigence de justice et de souveraineté, partagée par une vaste majorité de Libanais. L’affaire n’était plus vraiment personnelle. Trente ans d’occupation syrienne, dont quinze d’hégémonie totale sur le pays, avec tout leur lot de répression et de crimes, avaient touché des centaines de milliers de victimes. Le chef du PSP n’exprimait qu’un inconscient collectif national de plus en plus lucide, et irrémédiablement exaspéré par les méfaits des forces de tutelle.

D’ailleurs, la justice n’est pas la vengeance. Tout un monde sépare ces deux concepts antinomiques : celui du droit.

Le chef du Parti socialiste progressiste, qui, deux semaines plus tôt, avait déjà pressenti que le Liban était « aux portes d’une révolution blanche » contre « la tutelle du gauleiter de Anjar », était néanmoins bien loin de se douter que sa citation de Mandela serait, tristement, la phrase-clef du Printemps de Beyrouth en gestation.

Il était en effet loin de penser que Rafic Hariri serait assassiné quelques jours plus tard, le 14 février, que les assassins oseraient finalement passer à l’acte. Or après l’attentat du 14 février, toutes les énergies devaient se focaliser progressivement sur l’établissement d’un tribunal international à même d’établir la vérité et de rendre justice, un processus devenu concomitant au rétablissement de la souveraineté. L’occasion pour les manifestants du 14 Mars de dire à leur tour, après Walid Joumblatt, qu’ils n’oublieraient pas trente ans d’occupation et de souffrances multiples, désormais cristallisés dans le traumatisme ressenti lors de l’assassinat de Hariri.

Dans son dernier entretien télévisé accordé à la chaîne satellitaire al-Jazira, Walid Joumblatt, revenu de facto à de meilleurs sentiments par rapport au directoire syrien, s’est rétracté. « J’ai pardonné, et j’ai maintenant décidé d’oublier », a-t-il dit, transformant ainsi la pensée de Mandela.

En soi, sur le plan symbolique, l’ajustement joumblattien à la formule n’a aucun sens. Le pardon ne peut en effet fonctionner que s’il n’est pas accompagné d’une amnésie. Sinon, l’oubli annule au final les effets du pardon et risque même d’ouvrir la voie à une nouvelle manifestation de violence, une sorte de retour agressif du refoulé. D’autant que l’oubli se fait manifestement, chez Walid Joumblatt, sous la contrainte, à la lumière des rapports de force locaux et régionaux actuellement favorables au camp syro-iranien. Il ne s’agit en aucun cas d’un oubli « volontaire », pleinement assumé.

Mais là n’est pas l’essentiel – quand bien même la nouvelle formule de Joumblatt, apparemment exprimée avec légèreté, constitue une violence morale et psychologique inouïe qui n’est certainement pas sans laisser des séquelles sur son auteur. Que Walid Joumblatt ait décidé ou non de clore son contentieux personnel avec le régime syrien autour de Kamal Joumblatt reste secondaire. Le danger de la révision par Joumblatt de la formule de Mandela, emblématique du Printemps de Beyrouth, réside ailleurs. Il ne se manifeste pas sur le plan du registre personnel : Walid Joumblatt est, dans une certaine mesure, libre d’adopter la posture qu’il souhaite dans l’affaire Kamal Joumblatt. Tout comme il garde la liberté de changer à nouveau d’avis plus tard si l’envie lui en prend, et que la mémoire se fait de nouveau trop envahissante, oppressante.

Le problème avec cette nouvelle combinaison « pardon-oubli » est dans son transfert du cadre personnel au champ public – et le problème ne porte pas tant sur l’affaire Kamal Joumblatt en soi que sur celle de tous les autres assassinats. Le risque, dans la nouvelle équation posée par Walid Joumblatt, c’est qu’elle déborde effectivement du cadre personnel et porte aussi sur la sphère publique, sur la problématique actuelle. En d’autres termes, qu’à la lumière de ses nouveaux rapports avec l’axe Damas-Téhéran et de sa prochaine rencontre avec Bachar el-Assad, il décide aussi d’« oublier » Rafic Hariri et tout le cortège des martyrs de l’intifada de l’indépendance, dans la dynamique exactement inverse à celle qu’il avait contribué à initier en 2005. Ce qui se traduirait concrètement par un désaveu du tribunal international.

Car il ne faut pas se tromper : c’est encore une fois le tribunal que Damas a principalement en ligne de mire, et il ne serait pas étonnant que le régime tente d’obtenir de Walid Joumblatt une promesse de se rétracter sur son témoignage devant la justice internationale. Inutile de dire qu’une telle position – mais on n’en est pas encore là dans le concret – contribuerait à éroder l’ensemble des acquis du Printemps de Beyrouth.

Avant d’arpenter bientôt le chemin de Damas et de remonter ce faisant (dans la mauvaise direction) le sens d’une histoire qu’il a lui-même contribué à façonner, Walid Joumblatt doit garder présent à l’esprit qu’il est en partie capable, par ses actes, de continuer à défaire ce qu’il a aidé à reconstituer : un Liban souverain dont la seule délivrance peut encore provenir de la justice internationale. Occulter cette réalité et aller jusqu’au bout dans le reniement de soi ne serait pour lui rien moins qu’un véritable suicide virtuel, avec tout ce que le suicide comporte comme ultime irresponsabilité masquée par une soi-disant volonté de prendre enfin son propre destin en main.


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