Nous ne renoncerons ni à la vérité ni à la justice 

Michel HAJJI GEORGIOU

27/03/2010

Allocution prononcée en libanais au meeting organisé par les Forces libanaises au BIEL à l’occasion de la 16e commémoration de la dissolution du parti.

En tant que représentant de Journalistes contre la violence, je tends ma main à celui qui aime la paix.

Nous commémorons aujourd’hui la dissolution des Forces libanaises.

Certains avaient placé à l’époque dans cette décision dans le contexte de mettre fin aux séquelles de la guerre civile.

Ils se trompaient.

Une lecture rapide de l’histoire nous oblige à replacer cet événement dans un autre cadre, qui appartient à l’après-guerre.

La campagne contre les Forces libanaises et l’emprisonnement de leur leader, Samir Geagea, s’inscrivaient dans une offensive méthodique visant à soumettre le Liban à l’occupation syrienne, à briser l’unité islamo-chrétienne et à renverser l’Accord de Taëf. Cette unité était – et demeure aujourd’hui encore – la clé de voûte de la souveraineté et de l’indépendance libanaises.

Samir Geagea est entré en prison parce qu’il défendait Taëf. S’il avait accepté les conditions syriennes, il serait resté libre.

Démanteler les Forces libanaises, poursuivre leurs cadres et réprimer leurs partisans, c’était frapper les libertés publiques, terroriser l’opinion, écraser les étudiants qui réclamaient la souveraineté et la liberté, pourchasser les journalistes indépendants et les militants des droits humains, instaurer l’autocensure, imposer un terrorisme intellectuel et généraliser la violence morale – tantôt par des montages sécuritaires, tantôt par une instrumentalisation de la justice.

Cette campagne a isolé chaque communauté pour mieux les affaiblir, avant de s’infiltrer au sein même de ces communautés afin de briser un à un tous les citoyens qui s’opposaient au régime sécuritaire et à l’hégémonie syrienne.

Le point culminant de cette offensive syrienne fut le séisme provoqué par l’assassinat du président martyr Rafic Hariri.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Parce que l’absence de solidarité entre Libanais face à la répression nous a privés de notre immunité. Nous sommes tombés les uns après les autres sous l’emprise de la domination.

Aujourd’hui, cette campagne se poursuit. En réalité, elle ne s’est jamais arrêtée. Car l’occupant qui s’est retiré n’a jamais fait son examen de conscience. Il croit toujours à son impunité. Pire encore, il s’efforce de revenir au Liban.

Il n’a tiré aucune leçon de son expérience chez nous. Certes, il a un jour reconnu avoir commis des « erreurs » au Liban, mais jamais il ne les a nommées.

Le régime syrien n’a jamais pardonné au peuple libanais l’insurrection du 14 mars 2005. Il n’a pas oublié. Il ne pardonnera pas. Il n’oubliera pas. Le dernier discours du président Bachar el-Assad en témoigne.

Mais, à notre tour, nous tenons à lui dire que nous non plus, nous n’oublierons pas.

Non, nous n’oublierons pas Kamal Joumblatt, Bachir Gemayel, Riad Taha, Sélim Laouzi, Sobhi el-Saleh, Mohammad Choucair, Michel Seurat, et tous les cadres du Front de résistance nationale libanaise contre l’occupation israélienne, parmi eux Souhail Tawilé, Hussein Mroué, Mahdi Amel, Khalil Naouss, Michel Waked.

Nous n’oublierons pas le mufti Hassan Khaled, Nazem Kadri, René Moawad, Dany Chamoun, Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel, Walid Eido, Antoine Ghanem, Wissam Eid, François el-Hajj, Samer Hanna, Loutfi Zeineddine, et tant d’autres innocents tombés sous les balles et les bombes de la terreur.

Nous n’oublierons pas les disparus dans les geôles syriennes, les martyrs de l’armée à Nahr el-Bared, les tentatives d’assassinat contre Marwan Hamadé, May Chidiac, Élias Murr et Samir Chéhadé.

Et enfin, nous n’oublierons jamais les martyrs du 7 mai 2008.

Non, nous n’oublierons pas.

Mais peut-être, un jour, pardonnerons-nous…

Car nous sommes des artisans de paix et nous refusons la culture de la violence.

Oui, nous pardonnerons, un jour.

Mais nous ne renoncerons ni à la vérité, ni à la justice. Car seule la vérité nous libérera et nous permettra de pardonner et de dépasser le passé. Sans cela, nous sombrerons à nouveau dans un cycle de violence sans fin. Le pardon suppose une reconnaissance des crimes commis au Liban, devant l’Histoire et devant les hommes.

C’est pourquoi, face à l’assaut brutal qui vise l’État, la souveraineté, la société et les libertés publiques, nous devons tenir bon, ensemble, pour empêcher que l’Histoire ne se répète et que les tragédies ne reviennent.

Pour que ne se reproduisent pas :

• Le 13 octobre 1990

• Le 27 mars 1994

• Le 21 avril 1994

• Le 7 août 2001

• Le 14 février 2005 et toute la vague d’assassinats qui s’en est suivie

• Le 7 mai 2008, ce jour noir dans l’histoire du Liban

Nous devons garder en mémoire que la défense du pacte islamo-chrétien scellé le 14 mars 2005 – ce moment de pardon et de réconciliation populaire et historique – est ce qui protège les acquis de l’intifada de l’Indépendance. C’est le rempart contre toutes les contre-révolutions, la seule arme plus puissante que les armes, la garantie de la liberté de chaque Libanais.

La solidarité est la clé de tout.

S’attaquer aujourd’hui aux forces du 14 Mars, et aux Forces libanaises en particulier, vise à briser cette unité fondatrice.

C’est pourquoi chaque Libanais doit comprendre que, comme le disait Samir Frangié, conscience de l’intifada de l’Indépendance, lors de la dernière rencontre des forces du 14 Mars :

« Il n’y a plus de place pour l’égoïsme. Soit nous restons debout unis, soit nous tombons séparés. Et quel que soit le prix de notre solidarité, il restera toujours plus léger que le coût de notre division. »

Ce message ne s’adresse pas seulement aux politiciens, il est adressé à chaque citoyen libanais.

Aujourd’hui, face à l’assaut fasciste, armé d’idéologie, d’intimidation et de violence morale, il est essentiel de rappeler cette mise en garde du pasteur allemand Martin Niemöller, victime du totalitarisme nazi et envoyé au camp de Dachau en 1937 :

« Quand ils sont venus chercher les communistes,

je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,

je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,

je n’ai rien dit, je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,

je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,

et il ne restait plus personne pour protester. »

L’Histoire parle.

Et malgré toutes leurs tentatives avortées, ils n’ont toujours pas compris que la révolution du Cèdre est une dynamique populaire, nationale, globale et pérenne. Elle est enracinée dans la terre du Liban comme les cèdres, et toute entreprise visant à l’éradiquer est immanquablement vouée à l’échec.

Je vous remercie. 


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