Michel HAJJI GEORGIOU
17/05/2010
C’est un peu par hasard que je suis tombé dans le journalisme.
Je venais de terminer ma première année de sciences politiques à l’Université-Saint Joseph, à l’été 1999. Mon professeur d’histoire de l’époque à Notre-Dame de Jamhour, José Jamhouri, s’était souvenu d’une conversation que nous avions eu une année plus tôt. Je lui avais demandé comment il fallait faire pour entrer dans le « cercle très étroit des journalistes de L’Orient-Le Jour ».
J’avais auparavant fondé deux journaux de divisions – À Vos Marques en classe de seconde, grâce à Rémy Helpiquet, qui nous donnait des cours de sociologie des religions, avec un groupe de jeunes camarades talentueux – Nada Nader, Nadine Karam, Nicolas Badaro, Rana Daou – entre autres, puis Empreintes en classe de première, avec la même équipe. Nagy Khoury, qui présidait à la destinée du Nous du Collège, m’avait invité à intégrer l’équipe du Nous. Le journalisme m’intéressait, mais c’était l’audiovisuel qui me passionnait.
En classe de seconde, le père Helpiquet nous avait autorisé à assister à un débat mémorable, dans une ambiance survoltée, avec Gebran Tuéni, Issa Goraieb et Camille Menassa, sur le journalisme. J’en gardais un souvenir mémorable.
À l’été 1999, José Jamhouri n’avait pas oublié ma phrase. Il me la rappela donc, me proposant un stage de trois mois.
C’est donc durant l’été, au lendemain de frappes de l’aviation israélienne contre le Liban, et à peine quelques minutes après un oral plutôt raté de droit constitutionnel devant le professeur Antoine Khair, que j’effectuais ce stage, durant lequel il ne se passa d’ailleurs rien de bien particulier, hormis de me frotter à une équipe, à l’époque beaucoup plus nombreuse…
Jusqu’à ce qu’un jour où un concours de circonstances me mena à rédiger une note de lecture sur l’ouvrage de Nawaf Salam, La Condition libanaise – une note que devait faire Paul Khalifé à la base, mais que, trop affairé, il continuait à reporter. Il se trouvait cependant que mon professeur d’Histoire du Proche-Orient à la faculté de sciences-po, Samir Kassir, avait réclamé une note de lecture sur l’ouvrage en question durant l’année écoulée. Paul Khalifé me demanda donc d’oeuvrer à sa place…
L’article ci-dessous m’a porté chance, en tout cas, puisqu’il a plu au très rigoureux Roger Geahchan, secrétaire général de la rédaction à l’époque, réputé pour sa sévérité. Suite à quoi MM. Amine Abou Khaled et Issa Goraieb, à l’époque directeur de la rédaction et rédacteur en chef, m’ont demandé si je ne voulais pas faire carrière dans le journalisme… Et…
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La complexité du problème libanais cernée par Nawaf Salam
Michel HAJJI GEORGIOU
28/07/1999
En réunissant dans un seul ouvrage ses travaux des dix dernières années, publiés séparément durant la période 1988-1997, Nawaf Salam tente de cerner la « condition libanaise »1 .
Cette condition, affirme d’entrée l’auteur, est celle d’un « citoyen empêché dans un État inachevé », un citoyen « dont le rapport avec l’État est constamment (…) perverti par les rapports multiples qu’entretiennent les communautés religieuses avec le système politique ». Il en résulte, selon Salam, un « inachèvement » du statut civil libanais, puisque le citoyen est continuellement « écartelé entre deux systèmes de valeurs opposés », la structure communautaire et l’individualisme.
L’auteur parvient a verner ensuite la complexité du problème libanais à travers ses trois composantes fondamentales : les communautés religieuses, le citoyen et l’État. Les communautés religieuses ont vu leur puissance consacrée sous les régimes du double caïmacamat et de la moutassarifat qui ont institué le confessionnalisme dans le pouvoir politique. Le citoyen a été jusqu’à présent « politiquement ignoré », son droit à la participation ayant été occulté. Quant à l’adhésion à l’État, elle « ne se fit pas de manière volontaire pour tous, puisque le Pacte national de 1943 consacra le principe communautaire et la prépondérance maronite ». Seul l’accord de Taëf permettra, selon Salam, « un rééquilibrage des règles de la participation au pouvoir ».
L’auteur s’intéresse dans une seconde partie à « l’émergence de la notion de citoyenneté en pays d’Islam ». En transposant le conflit entre l’individualisme « valeur suprême de la citoyenneté » et les structures communautaires en terre d’Islam, Salam remarque que la fusion totale de l’individu dans la « Umma » a empêché l’apparition du concept de citoyenneté, malgré plusieurs éléments d’individualisme dans le Coran et les œuvres littéraires de la Jahiliya. Or, si l’exigence de l’égalité a bel et bien été consacrée par les Réformes de l’Empire ottoman, la « seule entrave à l’apparition du citoyen reste du domaine de la participation politique ».
La condition libanaise aborde avec acuité et précision le problème de la citoyenneté libanaise, une citoyenneté « toujours à la recherche d’elle-même », véhiculée par la Nahda, décriée ensuite comme étant une « citoyenneté fabriquée », un « artifice » calqué sur les pays d’Europe. L’auteur, ardent défenseur d’une « pleine citoyenneté », met le doigt sur ce qu’il considère comme étant la plaie du système libanais, le confessionnalisme, dont l’infiltration dans la vie publique et privée a saboté la dimension civique des Libanais et de leur État.
Certes, Nawaf Salam affirme que l’accord de Taëf a « sanctionné la méthode de la distribution communautaire », qu’il a « rééquilibré les règles de la participation au pouvoir », sans toutefois « contenir et transcender » les communautés religieuses. Cependant, la laïcisation, étape essentielle vers la formation d’une « pleine citoyenneté » est une pratique qui devrait commencer par le domaine privé. La laïcité n’étant pas la «séparation des affaires religieuses de celles de l’État, ni la marginalisation de la religion dans la vie de l’individu, mais le refus de voir l’organisation sociale (…) livrée à l’absolutisme des valeurs imposées par une force brutale »2 dont les libertés publiques sont les premières victimes.
banais, ed. La Découverte/FMA, 1986.
- SALAM, Nawaf, La Condition libanaise, ed. Dar An-Nahar, 1998. ↩︎
- CORM, Georges, Géopolitique du conflit libanais, ed. La Découverte/FMA, 1986. ↩︎
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