Michel HAJJI GEORGIOU
19/05/2010
L’Orient-Le Jour
Mes débuts à L’Orient-Le Jour n’ont pas été de tout repos. Il s’agissait d’une époque difficile, où l’autocensure régnait partout en maîtresse absolue sur l’ensemble de la presse et des médias libanais. La Syrie avait bien su établir sa domination sur le pays, bien aidée en cela par un appareil sécuritaire libanais bien docile et une grande majorité d’hommes politiques serviles… Qu’à cela ne tienne, je ne suis pas sûr que les temps de la servitude volontaire soient dépassés. Au contraire, tout porte à dire qu’ils sont bien de retour… et qu’une certaine structure psychopathologique libanaise soit en effet bien habilitée à permettre ce retour en force syrien très liberticide lié à ce qu’on appelle partout « la nouvelle page dans les relations libano-syriennes ».
Tout cela me ramène à ma première véritable interview en tant que journaliste. Cela faisait un an que, parallèlement à mes études de sciences politiques à l’Université Saint-Joseph et à mon militantisme estudiantin pour la souveraineté et l’indépendance, j’essayais d’ « apprendre sur le tas », au contact de mes collègues seniors, parmi lesquels Jean Issa, José Jamhouri, Roger Geahchan, Michel Touma… J’étais avide de pouvoir commencer à montrer de quoi j’étais capable. J’avais une seule « ligne rouge » en tête : non pas celle qui avait été installée par l’occupant syrien, mais une autre, radicalement opposée. Je ne voulais pas, justement, tomber sous le carcan de la « matrice » syrienne. Je voulais donc mener mon combat pour la souveraineté de mon pays à travers mon métier. Je refusais donc de rencontrer des personnalités prosyriennes… ce qui ne pouvait évidemment pas vraiment aider.
Durant les élections législatives de l’an 2000, j’avais proposé d’interviewer deux candidats ayant ouvertement réclamé le retrait des forces syriennes dans leur programme électoral: Nagib Zouein, ancien cadre du Tanzym et membre du BCCN proche du général Michel Aoun, et Paul Pharès, général à la retraite et proche des Forces libanaises. Il s’agissait d’un fait notable, à un moment où nul n’osait encore réellement remettre en question l’occupation syrienne du pays, du moins dans le discours politique…
L’appel de Bkerké de septembre 2000 n’avait pas encore été lancé, et Walid Joumblatt n’avait pas encore effectué le repositionnement qui allait le conduire à soutenir le patriarcat maronite dans ses thèses souverainistes. Je menais bien ces deux interviews, d’ailleurs publiées dans L’Orient-Le Jour à l’époque. Mais inutile de dire que, compte-tenu du peu d’importance accordée à l’égard aux deux candidats en question, ainsi que des fameuses « lignes rouges » qui empêchaient encore de donner trop de place à un sujet aussi peu politiquement correct, elles passèrent quasiment inaperçues.
Albert Moukheiber, c’était une autre histoire… une autre trempe. J’avais toujours eu une admiration sans limites pour cet homme, qui représentait, pour moi, une sorte de « dernier des Mohicans »…
Je ne manquais donc pas l’occasion qui se présenta de le rencontrer, au lendemain de sa réélection à Parlement, et avant la première session de la nouvelle Chambre, cette fameuse session où il devait défier l’apathie générale en réclamant le retrait des forces syriennes et l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays.
Je peux dire que cette interview marque autant pour moi le début de ma carrière journalistique dans le vrai sens du terme – mon premier papier véritablement significatif – que le début d’une prise de conscience réelle de la fronde qui devait déboucher, politiquement, sur la dynamique souverainiste plurielle de l’intifada de l’indépendance.
J’ai revu Albert Moukheiber deux ou trois fois dans son cabinet de la rue du Liban à Tabaris avant son départ ultime… Je garde de lui le souvenir d’un véritable patriote, d’un vieux lion, certes usé par l’âge, mais néanmoins plus que jamais flamboyant de panache. Un panache qui fait cruellement défaut aux jeunes fauves pour la plupart bien pâles qui peuplent la faune politique libanaise actuellement…
Puissent ses paroles pleines de courage et de sagesse continuer de retentir actuellement dans les esprits, loin de toute servitude volontaire.
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Rencontre – Le pouvoir est à Damas, pas à Beyrouth, il s’agit donc de le récupérer
Albert Moukheiber : Il y a assez de députés à la Chambre pour réclamer le départ des Syriens
Michel HAJJI GEORGIOU
16/09/2000
L’Orient-Le Jour
Albert Moukheiber ressemble à ces capétanios grecs d’un certain âge que l’on retrouve dans les romans de Kazantzakis, et qui n’hésitent pas une seconde à se lancer à l’assaut de l’envahisseur turc en criant « la liberté ou la mort ».
À une question sur son approche personnelle de la députation après dix ans d’absence sur la scène parlementaire, M. Moukheiber répond énergiquement, tout sourire, les yeux pétillants, que ce sera comme « quand j’avais vingt ans ! »… «Rien n’a changé», poursuit-il avant de s’exclamer, non sans panache : « J’ai la flamme ! ».
Aucun doute sur la nature de son discours au Parlement : le « docteur », chef du Rassemblement pour la République (RPR), ne badine pas avec les mots, et encore moins avec les prises de position. Il a choisi le discours souverainiste, celui dit de « l’évacuation », et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « Je continuerai à demander le retrait syrien du Liban et celui de toutes les troupes non libanaises », affirme-t-il. « C’est bien ce que stipule la résolution 520 du Conseil de sécurité de l’Onu », précise-t-il. Et M. Moukheiber de citer la résolution in texto, en anglais : « The withdrawal of all foreign troops from Lebanon ».
Une action dans le sens de cette résolution est-elle envisageable dans l’état actuel des choses ? « Je n’envisage aucune autre action », répond-il. « Si je me suis fait élire à la Chambre cette fois-ci, c’est pour rendre le Liban à ses habitants ; un Liban libre dans ses décisions, souverain et indépendant », souligne-t-il.
Lorsqu’on lui dit que son discours se situe dans la lignée de celui du Parti national libéral (PNL), du Courant national libre (CNL) et des Forces libanaises (FL), qui ont boycotté les dernières élections législatives alors que lui s’est porté candidat, M. Moukheiber marque un temps de réflexion. Puis, mesurant ses mots, il réplique : « Le boycottage n’était pas suffisant. Il fallait qu’il ait lieu au plan civil. Devant les différents refus, je me suis dit qu’il ne fallait plus boycotter. » « Il faut continuer », insiste-t-il. Et de conclure à ce sujet : « Le boycottage, c’est la fuite en avant… »
Si le boycottage ne trouve plus aucune grâce aux yeux du Dr Moukheiber, du fait de son « inutilité », l’action politique au sein du Parlement est en revanche possible, selon lui. « Je crois que cette fois, il y a un noyau de députés au Parlement qui seraient vraiment prêts à affronter ceux qui s’opposent au départ des troupes syriennes du Liban, affirme-t-il. Il y a des députés qui pensent aux intérêts du Liban ».
Quels sont ces intérêts? « Aujourd’hui, il s’agit de reprendre le pouvoir, parce que pour le moment, il n’est pas au Liban, mais à Dama s», souligne M. Moukheiber. « Il faut que les Libanais reprennent le pouvoir qui leur appartient. Ce n’est pas permis de continuer ainsi… nous sommes privés de décision libre ».
M. Moukheiber refuse toutefois de nommer ces députés prêts à réclamer le départ des troupes syriennes du Liban. « Je veux les couvrir, pas les dénoncer », dit-il en éclatant de rire. Pour le député du Metn, croire en une action éventuelle à ce sujet au Parlement n’est définitivement pas une « question d’optimisme ».
Un Liban souverain, garant de la stabilité syrienne
Dès qu’on évoque devant lui les déclarations qui fusent ici et là en faveur du « rééquilibrage des relations libano-syriennes », M. Moukheiber sursaute : « Non, non, non, détrompez-vous… Ils utilisent tous des dérivatifs. Moi, je maintiens mon discours. Je demande un retrait total de toutes les forces non libanaises du Liban et l’application de la 520, comme on a appliqué la 425 ».
Et au sujet de questions rattachées à ce sujet, comme la libération du Dr Samir Geagea ? « Il y a eu une injustice au départ. On a libéré des personnes qui étaient dans le même cas que Samir Geagea. Pourquoi lui, seulement, doit-il rester en prison ? », demande-t-il.
Croit-il en une action au niveau parlementaire pour libérer Geagea ? « Je crois en beaucoup de choses, vous savez. C’est marqué dans mon programme, je demande une réconciliation nationale générale ». M. Moukheiber ajoute : « Il y a un changement de mentalité aujourd’hui. Je suis persuadé que les jeunes députés élus à la Chambre résisteront à toute action qui n’est pas dans l’intérêt du Liban ».
Devant la surprise que peuvent provoquer de tels propos, M. Moukheiber revient à la charge : « Ce que je vous dis n’est pas loin de la vérité… J’ai adressé dans la presse un appel au président Bachar el-Assad, lui demandant, dans l’intérêt de la Syrie et du Liban, de sauver ce qui peut l’être et de retirer ses troupes du Liban, vu la position délicate des deux pays aujourd’hui » sur le plan régional. « Si les troupes syriennes se retirent, il y aura une détente entre les deux peuples, nécessaire pour que Bachar el-Assad puisse gouverner efficacement et de manière stable », explique-t-il. «Si vous prenez l’ensemble de la conjoncture, il est plus de l’intérêt de la Syrie que du Liban d’évacuer son armée. Ce serait là une action pacifique et le président syrien sait que l’intérêt de la Syrie, c’est d’avoir les Libanais de son côté », précise-t-il.
Quand cela pourrait-il intervenir ? « Au début du nouveau mandat de la Chambre », estime-t-il.
Qu’en est-il du retour du général Michel Aoun ? « Le général Aoun sera bien accueilli s’il rentre au Liban », répond-il. « D’ailleurs je ne comprends pas pourquoi il ne rentre pas. Il n’a besoin de la permission de personne. Aucun jugement ne peut éloigner un citoyen libanais de sa terre ! », poursuit-il. Que penser alors des propos du président de la Chambre Nabih Berry, selon qui « si le général Aoun devait être jugé, il le serait dans son pays » ? « Je n’ai pas entendu cette déclaration de M. Berry. S’il a dit cela, il convient de lui rappeler que la réconciliation nationale est une, ou elle n’est pas ».
Quelle est sa position à l’égard du pacte signé à Moukhtara par MM. Amine Gemayel et Walid Joumblatt ? « Ce pacte n’est pas valable en tant qu’action nationale », répond M. Moukheiber, en mettant l’accent sur le fait que « celle-ci doit se faire à travers le gouvernement » même si « toute initiative individuelle peut être utile pour faire tomber les discordances et les refus ». Selon lui, MM. Joumblatt et Gemayel ont agi « par intérêt personnel ». « Je ne veux pas dénigrer ce que fait M. Joumblatt, mais force est de constater que, tôt ou tard, il revient toujours à la juste mesure », dit-il, une lueur malicieuse dans les yeux.
« Alors, qu’en pensez-vous… mon discours ne va-t-il pas toujours dans le même sens ? », conclut-il en riant.
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