Un héros (très) discret

Michel HAJJI GEORGIOU

24/05/2010

L’Orient-Le Jour

« L’espérance vertueuse va vite : elle possède les ailes de l’hirondelle. »

Shakespeare, Richard III

C’est un homme de taille moyenne, au physique ingrat. Son corps, qu’il semble traîner derrière lui dans une souffrance existentielle aiguë, muette, ressemble à un énorme fardeau. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Pourtant, son âme pure, prisonnière de cette carcasse humaine rongée par le temps et la négligence de soi, est d’une légèreté incomparable, unique. Quant à son esprit – d’une vivacité extraordinaire, d’une intelligence singulière, d’une culture suscitant l’admiration générale, d’une envergure telle qu’il n’y en aura probablement jamais plus de semblable – il n’a que faire de ce corps assassin, traître, pleutre.

Il est libre.

C’est à croire véritablement que – comme le dit Dante, l’un des très rares à pouvoir, dans le cas de cet homme, s’enorgueillir de revêtir le noble titre de « maître à penser » – « le plus grand don que Dieu, dans sa largesse, fit en créant, le plus conforme à sa bonté, celui auquel il accorde le plus de prix, fut la liberté de la volonté ».

Tous les jours, depuis quelques mois, cet homme se rend, avec une régularité maladive, Chez Paul, à Gemmayzé. Tous les jours, inlassablement, il commande un café, ce qu’il peut s’offrir, et ouvre un petit Évangile de poche rouge, qu’il parcourt entièrement. Dans la discrétion absolue, avec une piété peu commune, il se prépare soigneusement, rigoureusement, comme celui qui sait déjà que l’inévitable surviendra inéluctablement, à l’heure de son rappel à Dieu. Pour plagier Brassens et sa supplique, il ne fait aucun doute que l’esprit sait déjà que l’âme et le corps ne seront bientôt plus d’accord que sur un seul point : la rupture.

Mais il ne faut pas croire pour autant que cet homme soit détaché du réel, que sa seule préoccupation soit son salut. Loin de là. Il suffit de l’interrompre pendant quelques instants, de l’enlever à cette Cité céleste vers laquelle il est déjà tendu de tout son être, pour s’en apercevoir. C’est aussitôt le professeur, le maître, le citoyen, qui sort de sa coquille, entièrement concentré sur le don de soi au service de la chose publique, sur sa volonté de transmettre son savoir sans limites aux autres, toutes générations confondues, de « limer, frotter sa cervelle contre celle d’autrui », pour la connaissance, comme Montaigne…

Jean Salem est mort samedi comme il a vécu, dans ce paradoxe absolu entre sa gigantesque stature d’érudit – celle-là qui a conduit tant d’énergies négatives à vouloir, par mesquinerie, le « tuer » académiquement – et sa modestie mortifiante, sa discrétion extraordinaire. Un paradoxe qui rend tout hommage à tout ce qu’il a été une aventure quasiment impossible.

Le professeur lui-même n’eut pas toléré qu’on lui accordât tant d’attention. Sa pudeur ne savait en effet que faire des honneurs et autres glorioles. Et pourtant, il y avait effectivement de quoi recevoir tous les honneurs, et bien plus. Mais Jean Salem n’était pas comme les autres : sa rigueur, son intelligence, sa pureté, son intégrité et son énorme courage intellectuels (qui lui valut même des menaces à peine voilées pour ses positions constitutionnelles, en 2007, à la fin de l’ère Lahoud), sa très grande piété, sa symétrie évocatrice des preux chevaliers du Moyen Âge… Tout cela le condamnait à l’ombre.

Pourtant, en près d’un demi-siècle d’enseignement à l’Université Saint-Joseph, il y eut certaines brèches dans ce mécanisme de défense très élaboré. En juillet 1998, par exemple, l’Académie française lui décerna le « Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises » en sa qualité d’essayiste et d’universitaire libanais, à la suite d’un article publié le 28 avril 1998 dans les colonnes de L’Orient-Le Jour – dont il est resté régulièrement et jusqu’à son dernier souffle un invité prestigieux – sous le titre : « La francophonie, une vision culturelle ». L’article en question lui avait valu les honneurs de Maurice Druon, à l’époque secrétaire perpétuel de l’Académie, qui avait su y déceler des échos d’Antoine Rivarol (avec lequel il avait en commun la nostalgie de la monarchie), et avait suscité l’intérêt du président Jacques Chirac.

Si le génie de Jean Salem fut reconnu en France, terre d’adoption par amour sacré pour la culture française, le Liban, embourbé dans sa médiocrité, ne lui fit jamais, lui, aucune place.

Évidemment.

Pourtant, les raisons ne manquaient pas, l’homme ayant été professeur de droit administratif, de droit constitutionnel et institutions politiques comparées, d’histoire de littérature comparée, linguiste (surtout latiniste et italianiste), essayiste, analyste politique, historien, écrivain, poète, directeur d’une publication, Cedrus Libani, auteur de centaines d’articles politiques, juridiques et littéraires, à la fois esthète, éthicien et moraliste – et aussi et surtout serviteur de l’État, en tant que conseiller culturel au ministère de l’Information, du mandat Chéhab à 1999.

Il est aujourd’hui quasiment impossible de retrouver ses ouvrages, publiés à la Librairie Samir ou aux éditions Cariscript, et qui méritent pourtant une réédition urgente : Le peuple libanais, essai d’anthropologie (1969) ; Introduction à la pensée politique de Michel Chiha ; Virgile, de la tragédie à l’histoire. Introduction à la lecture de l’Enéide ; Introduction abrégée de l’histoire de Port-Royal de Racine ; Le problème libanais. Essai d’interprétation. Approche d’une solution ; et Laudes, psaumes d’amour.

« Souffle, souffle, vent d’hiver ; tu n’es pas si cruel que l’ingratitude de l’homme. » (Shakespeare)

Mais qu’importe. La seule reconnaissance dont bénéficiait réellement Jean Salem était celle de ses étudiants, avec qui il maintenait le contact malgré le temps et la distance. Car seuls ces derniers, le cercle des initiés, savaient toute la puissance intellectuelle, toute la démesure que cette silhouette frêle pouvait cacher. Sitôt entré en classe, un quart d’heure à l’avance pour ne pas être en retard, Jean Salem était transfiguré. Avec une passion peu commune, il donnait vie au cours le plus laborieux, le plus sec. Sans aucun papier, il savait saisir son auditoire, avec une posture théâtrale et une déclamation unique, de mémoire, et les étudiants demeuraient suspendus à ses lèvres jusqu’au bout… Indescriptible sentiment, pour un étudiant, que celui de cette élévation face à un « maître » en état de grâce, animé d’une volonté épuisante de se donner, et de tout donner aux jeunes…

À en croire Shakespeare, « mieux vaut mourir incompris que passer sa vie à s’expliquer ». Jean Salem avait renoncé depuis longtemps à s’expliquer, face à ses détracteurs, nombreux, ceux qui refusaient de contempler sa beauté et sa pureté, qui se bornaient à recenser ses défauts, qui par jalousie et moult complexes, qui par ignorance. Samedi, au terme d’un dernier séjour à Rome, ce héros très discret, ce soldat méconnu de la culture, cet infatigable résistant à la médiocrité s’est endormi pieusement – à l’église de la Terra Sancta, à Gemmayzé – comme l’enfant pur qu’il a toujours été, entre les bras de Dieu.

Puisse-t-il, au côté de ses « douze étoiles », Dante, Pétrarque, Boccace, Rabelais, Shakespeare, Cervantes, Calderón, Pascal, Racine, Goethe, Hölderlin et Dostoïevski, refaire encore une fois le monde, mais cette fois à sa véritable image, avec candeur, justesse, beauté, ivresse et exaltation.


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire