Michel HAJJI GEORGIOU
10/08/2010
L’Orient-Le Jour
Sans doute faudra-t-il un jour expliquer aux Libanais ce qu’ils ont perdu lorsque, dans la matinée du 2 juin 2005, l’intellectuel arabe le plus avant-gardiste de son époque – et, ironiquement, le plus incompris dans son pays d’origine – tombait sous le coup d’un assassinat terroriste. Pour une grande partie de ses compatriotes libanais, Samir Kassir est en effet surtout le martyr de l’intifada de l’indépendance ; celui qui osa le premier défier l’hydre sécuritaire libano-syrienne lorsque seuls quelques jeunes étudiants inconscients et téméraires, ainsi qu’une poignée d’irréductibles activistes s’aventuraient encore sur les chemins périlleux de la liberté.
Le journaliste est devenu en quelque sorte la figure emblématique d’un certain démocratisme romantique, d’un engagement de principe, épuré, idyllique, en faveur de la défense des libertés et de la promotion de la citoyenneté. C’est pourquoi tous les rassemblements pour les grandes causes désespérées des quelques fol esprits qui continuent encore de résister à tout pouvoir dictatorial et à toute mesure liberticide, s’organisent désormais spontanément à l’ombre de sa statue, au centre-ville…
Mais un peu plus de cinq ans après le ravissement brutal de Kassir aux siens, combien s’en trouvent-il encore ici pour ne pas tomber, mutations des rapports de force obligent, dans l’écueil de la pure libanisation du combat de l’intellectuel, en s’efforçant, par pur souci d’adaptation à la nouvelle donne, de gommer tout ce qui, trop asymétrique, trop corrosif, pourrait venir souiller le caractère « aseptisé » et « virginal » des nouvelles réalités régionales et locales ?
Très peu, évidemment.
Ce qui est certain, c’est que l’historien ne pourra pas compter sur la fidélité de ceux parmi les politiciens qui ont défendu avec grande ardeur ses thèses, parfois même de manière excessive… Une fois de plus, non seulement la terre n’a pas du tout bougé dans les contrées voisines, mais, comble du comble, certains des maîtres-sismologues, incapables de faire face à la réalité, ont effectivement tout fait pour accélérer l’Histoire – mais à rebours, sur le chemin damascène du repentir…
Mais pourquoi évoquer spécifiquement Samir Kassir, la figure probablement la plus « passée de mode » dans le contexte actuel ?
Si chèrement acquise, la fragile « indépendance du Liban » – premier pôle de l’équation kassirienne – n’a jamais paru aussi chancelante, face au travail de sape de l’État du Hezbollah, mais également face aux velléités syriennes de recouvrer progressivement et avec un gant de velours une emprise sur la « province » perdue en 2005…
Quant à l’idée d’une « démocratie en Syrie », deuxième antienne de Samir Kassir, elle est redevenue, grâce à l’offensive israélienne de la guerre de juillet 2006, et ses conséquences – l’affaiblissement du 14 Mars, le renforcement du Hezbollah à l’intérieur et la résurrection du régime syrien – ce qu’elle a toujours été, une pure utopie d’intellectuel, passible, au mieux, de la prison pour « atteinte au moral de la nation » ou de mise au ban pure et simple, soit par voie d’exil – le cas tragique de Ma’moun Homsi est suffisamment expressif –, soit par le biais de procédés bien plus expéditifs…
Définies symboliquement au BIEL par le chef de l’État, gardien de la République libanaise et « père » de tous les Libanais, lors du dernier congrès des Forces libanaises, à la suite de la teneur de certaines interventions, les nouvelles « lignes rouges », aussi intangibles que réelles, délimitent désormais progressivement ce qu’il est autorisé de dire et ce qu’il faut subtilement refouler au plus profond de soi…
Pourquoi alors reparler de Samir Kassir et rappeler ses deux idées-maîtresses ?
Eh bien, surtout parce qu’il est probablement le seul à avoir saisi, sans doute en raison de son identité complexe aussi bien occidentale qu’arabe (qui plus est à la fois libanaise, syrienne et palestinienne) toute la dimension de la problématique spatiotemporelle qui continue de vicier jusqu’à présent les relations libano-syriennes.
L’éditorialiste du Daily Star, Michaël Young, ne s’y est pas trompé en entamant son récent ouvrage sur le printemps de Beyrouth par la description de cette scène inoubliable et surréaliste de douleur, de colère et de tristesse – celle des funérailles de Samir. Avec la césure constituée par la mise en terre de Kassir, c’est en effet toute une dimension anthropologique du problème libano-syrien qui est délibérément enfouie, la même qui sous-tend, depuis plus d’un demi-siècle, la relation conflictuelle entre les deux pays.
En effet, ce n’est qu’à travers les paramètres de l’espace et du temps qu’une analyse des rapports entre le Liban et la Syrie prend réellement sa pleine signification.
Certes, de Michel Chiha à Nabil Khalifé, en passant par l’historien Jawad Boulos et tant d’autres, les analyses géopolitiques sur les différences fondamentales nées de l’emplacement et de la géographie spécifique du milieu libanais par rapport à la Syrie sont innombrables. Si elle permet au Liban de justifier historiquement et ontologiquement son aspiration à l’indépendance face au mythe selon lequel il ne serait qu’une « création artificielle » arrachée à une « Grande Syrie » (parfaitement mythique elle-même), cette approche essentiellement libaniste reste insuffisante. Car ce n’est pas tant l’espace en lui-même – celui de l’entité territoriale libanaise – qui revêt une dimension fondamentale, que le rapport de ce même espace à un temps bien particulier.
Pour comprendre un aspect important des relations en dents de scie que le Liban entretient avec son voisin depuis plus d’un demi-siècle maintenant, il faut donc revenir à la source du problème, abordée tout en nuances dans ce supplément par un autre éditorialiste –d’al-Hayat celui-là – Hazem Saghiyé. Ce qui découle principalement de l’article de Hazem Saghiyé est le constat suivant : de 1946, date de l’indépendance syrienne, à 1970, année de la prise du pouvoir par le général Hafez el-Assad, la Syrie était hors du temps historique, dans une sorte de « discontinuité politique » due à son incapacité à mener une vie démocratique – ce qui n’est du reste une exclusivité ni pour le monde arabe, ni pour l’Orient en général.
Cependant, le problème se complique lorsque cette rupture entre la Syrie et le temps de l’Histoire se retrouve, du fait de la dynamique de l’espace, en corrélation étroite avec le temps de son voisin libanais. D’autant que Liban a vécu, durant la même période, soit de 1943 à 1972, en plein dans le temps historique, c’est-à-dire dans le temps de la continuité institutionnelle (lequel lui permet d’agir dans l’Histoire) de l’ouverture sur le monde, dans le temps de la modernité. Un temps qui, paradoxalement, est celui de la discontinuité historique, l’Histoire étant façonnée par des hommes libres.
Inutile de préciser que ce qui a justement permis au Liban d’entrer dans le temps historique de la modernité, ce sont ses pratiques démocratiques et son respect de l’alternance – quoique fort imparfaites, et à bien des égards inéquitables pour certaines composantes sociocommunautaires –sur base du consensus entre ses différentes communautés, ses différentes minorités.
Or c’est précisément à partir de 1970 que la situation commence à s’inverser : complètement stabilisée par la main de fer baassiste, la Syrie va progressivement entrer dans une certaine forme de temporalité historique. Figée, monolithique, défiant le temps et l’espace, elle va commencer à exister pleinement comme puissance régionale et, partant, comme entité internationale. Quand bien même elle devra, pour ce faire, renoncer à sa démocratie et à sa condition sine qua non, l’alternance, en faveur des « atouts » – incontestables sur le plan de la logique de la force – de la tyrannie et du parti unique.
Ce qui aurait dû constituer, en logique pure, une « faiblesse » syrienne par rapport à la modernité et au monde entier, en l’occurrence la nature de son régime, s’est transformé au fil du temps en valeur sûre et absolue. Comme la Chine, l’intemporalité du régime syrien lui a progressivement permis non plus seulement d’influer sur le temps historique, mais de s’y mouvoir habilement sans jamais se laisser contaminer par le virus de la liberté ; sinon d’y exercer, pérenne, une influence permanente.
En effet, l’alternance démocratique dans les pays occidentaux – et la volonté de chaque nouveau pouvoir issu d’un scrutin démocratique de se laisser tenter et de repartir à zéro dans son expérience avec Damas avec l’espoir fou de réussir, lui, là où tous ses prédécesseurs ont lamentablement échoué avant lui – continue de donner, depuis quarante ans, un avantage certain, voire même létal au régime syrien.
Cela, l’Occident refuse de comprendre : la duplicité syrienne, le double-langage,l’usage des mêmes formes sémantiques que ont cours en démocratie, mais avec des signifiés différents, la dissimulation,la « politique du bord du gouffre »… Tout cela, l’Occident ne le voit pas, peut-être parce que Loukachenko est désormais trop périphérique, l’Union soviétique trop enfouie dans les mémoires, et que Damas continue, immanquablement, d’empiler promesse sur promesse de détachement avec l’Iran…
Anthropologiquement, le Liban va prendre progressivement, quant à lui, la direction opposée à celle de la Syrie, en faisant d’une forme bâtarde, réalisée à partir d’un mélange de démocratie numérique et de démocratie consensuelle, sa source de richesse principale. Ce binôme liberté-diversité va lui assurer tant bien que mal un lien avec le temps historique et la modernité. Mais il sera sans conteste aussi sa tare fondamentale, son talon d’Achille.
Aussi Damas se verra-t-il obligé, pour ancrer la Syrie dans sa stabilité et la faire entrer dans l’Histoire, de déstabiliser son voisin libanais, puis de tenter de le phagocyter et le « syrianiser », pour en faire une sorte de sous-modèle syrien fondé sur l’unité (et l’unicité du parti) plutôt que sur la liberté.
Parallèlement, Damas fera tout– et continue d’ailleurs, non sans virtuosité – pour faire imploser à sa source le modèle consensuel libanais, à travers l’invention méphistophélique de la théorie de « l’alliance des minorités ». D’autant que la da’wa, le discours, sur les minorités touche particulièrement certaines sensibilités chrétiennes – entre autres – en leur faisant miroiter un paradis artificiel qui n’est, en réalité, qu’un moyen supplémentaire de torpiller ce que le mandat français a créé en 1920.
De la destruction du temps et de l’espace libanais, dépend, depuis 1970, d’une certaine manière, la survie du temps et de l’espace syriens. La clairvoyance de Samir Kassir est d’avoir dénoncé ce mécanisme, et son « effronterie » excessivement coûteuse – puisqu’il l’a payée de sa vie – est d’avoir inversé l’équation socio-anthropologique de manière à ce qu’elle ne soit plus jamais verticale, une relation de sujétion, mais désormais horizontale, une relation fondée sur l’égalité et la liberté entre les deux peuples.
Qu’il ait eu raison ou non, qu’il soit particulièrement avant-gardiste ou dangereusement illuminé ne changera rien aux nouvelles réalités en place, ni d’ailleurs au fait qu’au temps syrien est venu, depuis, se substituer, dans le temps libanais, un temps entre les temps, celui du malakût, lieu des violences eschatologiques de la Révolution Islamique de Khomeiny.
Loin des contrées syriennes et de l’utopie démocratique, et bien à l’intérieur des frontières libanaises et du souverainisme libanais cette fois, il convient de reprendre ce passage de la légende du roi Arthur sur Perceval et le Roi Pêcheur cité par Mircea Eliade dans son essai Images et symboles : « On se rappelle la mystérieuse maladie qui paralysait le vieux roi, le détenteur du secret du Graal. D’ailleurs, ce n’était pas lui seulement qui souffrait ; tout autour de lui tombait en ruines, s’effritait : le palais, les tours, les jardins ; les animaux ne se multipliaient plus, les arbres ne portaient plus de fruits, les sources tarissaient, raconte Eliade. De nombreux médecins avaient essayé de soigner le Roi Pêcheur, sans le moindre résultat. Jour et nuit arrivaient des chevaliers, et tous commençaient à demander des nouvelles de la santé du roi. Un seul chevalier – pauvre, inconnu, même un peu ridicule – se permit d’ignorer le cérémonial et la politesse. Son nom était Perceval.
Sans tenir compte du cérémonial courtois, il se dirigea directement vers le roi et, l’approchant, sans aucun préambule, lui demanda : ‘‘Où est le Graal ?’’
Dans l’instant même, tout se transforme, poursuit Eliade : le roi se lève de son lit de souffrance, les rivières et les fontaines recommencent à couler, la végétation renaît, le château est miraculeusement restauré. Les quelques mots de Perceval avaient suffi pour régénérer la Nature entière. Mais ces quelques mots constituaient la question centrale, le seul problème qui pouvait intéresser non seulement le Roi Pêcheur, mais le Cosmos tout entier. Où se trouvait le Saint-Graal ? Personne n’avait pensé, avant Perceval, à poser cette question centrale – et le monde périssait en raison de cette indifférence (…). »
Il a suffi, en d’autres termes, de poser le problème central, fondamental, celui du salut, pour que la vie se régénère.
Depuis le 7 mai 2008, sinon depuis les débuts de la contre-révolution du Cèdre (initiée avec l’assassinat de Samir Kassir) et l’exécution manu militari de plusieurs de ses symboles, le Liban est dans le même état exsangue, moribond, que le Roi Pêcheur.
Il faut, comme Perceval, continuer de poser la seule question salvatrice, la seule qui en vaut la peine : celle du Tribunal spécial pour le Liban, celle de l’exigence de justice et de vérité. Le jugement des coupables est en effet, répétons-le inlassablement, le seul moyen de réinsuffler la vie au pays du Cèdre par le rétablissement de la règle de droit, et de garantir, partant, son retour définitif au temps historique, celui de la démocratie, et de la modernité, du rétablissement du respect de la personne humaine.
Pour que le cœur de Beyrouth batte de nouveau au même rythme que Paris, New York, Rome ou Berlin, comme le souhaitait ardemment Samir Kassir…
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